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OEUVRES MAJEURES

Carlotta Sagna, folle à nous lier.

Elle est là et nos quelques repères sur la distinction supposée entre théâtre et danse volent en éclats. D’avoir longtemps séparé les disciplines par rationalisme abrutissant, elle nous (re)vient pour recoller les morceaux. Sur cette scène qui nous apparaît immense, elle abat les cloisons et créée une porosité entre les langages, devenue le temps d’une pièce, un trésor poétique, un moment subversif immatériel alors que tout s’achète au dehors. Ce soir, Carlotta Sagna, est notre « fou » pour que nous retrouvions la raison de ne pas céder aux sirènes des classifications abêtissantes.

Alors qu’elle surgit des coulisses à l’image du poète que l’on aurait tort d’avoir autant isolé voire rejeté, elle danse sur une scène dépourvue de décor à l’exception de sa chemise, où une broderie inquiétante et intrigante parcours son épaule tel un tatouage pour finir sur sa poitrine. Elle a un beau pantalon noir et des chaussures marron. Pourquoi donc s’attacher à ces détails ? Parce qu’elle est d’une élégance profonde, celle qui vous accueille avec respect, où la beauté s’incarne dans la douceur supposée d’un tissu comme une porte ouverte vers le chaos du dedans. Carlotta Sagna est belle. Profondément. Au moment même où le laid, le superficiel, s’immisce dans le discours politique sur la différence.

Elle porte son propos sur la folie du sensible et métamorphose son corps en surface de divagation pour que nous puissions nous perdre un peu. Alors qu’elle évoque sa différence et nos rationalismes qui l’enferment un peu plus, ses mains sculptent son corps à travers le tissu et transforme notre regard de spectateur pour aller au-delà des apparences. Parce ce qu’elle est « juste pas assez psychotique pour pouvoir rire quand elle veut ! », elle prend soin de sa danse pour ne pas la caricaturer.  Tandis qu’elle répète inlassablement des mots de son dictionnaire intérieur callé à la lettre « a », on devine à travers son visage étiré et déformé, comment notre société normative fait crier le corps à partir d’une violence du quotidien que l’on ne voit même plus.

Cette femme, douce et intranquille, nous parle du contrôle du comportement que nous lui imposons au moment même où nous découvrons comment le corps et les mots moulés dans des prêts à penser effrayants (dans l’entreprise, au sein même des familles, dans les réseaux sociaux) conduisent à la mort.

Seule sur scène, elle danse nos désarticulations pour opérer la rencontre : elle et nous, sommes fait de la même matière, celle du sensible, du beau, du chaos, d’histoires enchevêtrées dont nous seuls avons une partie du secret qui les relie. Elle remonte ses bras vers sa poitrine, les écarte, ouvre ses mains, et le corps poétique gagne la bataille contre la norme. Elle nous encercle, nous enrôle, nous ensorcelle, disparaît, revient puis la lumière se fait hypnotique, où l’on ne perçoit plus le noir, du blanc, mais une couleur : celle d’une rencontre, unique, implacable, « incasable », inoubliable.

Avec « Ad Vitam », les disciplines s’unissent par la magie de l’écrivain qui danse. Jusqu’à preuve du contraire, aucun rationalisme n’en viendra à bout. Même le plus fou.

Pascal Bély, Le Tadorne.

« Ad Vitam » de Carlotta Sagna  au Manège de Reims le 6 décembre 2009 dans le cadre du festival « Reims Scène d’Europe ».  A lire une autre belle critique sur Danzine.

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FESTIVAL D'AVIGNON OEUVRES MAJEURES

5h04.

Il est 4h30. Mon corps accuse le coup. À mi-chemin du festival, le rendez-vous d’Anne Teresa De Keersmaeker pour «Cesena» est une performance pour le spectateur, un acte politique radical. A l’aube, deux mille personnes convergent pour la danse afin de célébrer la force de l’art dans une société en perte totale de valeurs collectives. Entre une pièce créée pour la Cour d’Honneur et notre désir de danse, il y a un espace de dialogue unique qui dépasse le clivage construit par des journalistes paresseux sur la distinction entre l’art chorégraphique et théâtral, entre théâtre populaire et savant.   

Il est cinq heures et la nuit agonise. Sur la scène du Palais des Papes se dessine un grand rond de sable comme si, après un long voyage, la «Spiral Jetty» de Robert Smithson était venue s’échouer là. Matej Kejzar surgit et chante, presque nu. Sa peau blanche éclaire sa danse. Il est torche vivante, un guide explorateur. Saisissant. Tels des corbeaux, les quinze chanteurs et danseurs apparaissent. Ils volent. Je vous assure, ils volent. Cet effet hypnotisant en fit long sur les intentions d’Anne Teresa de Keersmaeker : l’obscurité finissante est un espace mental à explorer, une lumière hybride à célébrer. Comme dans le sommeil paradoxal, la scène est une succession de mouvements rapides, de rythmes irréguliers, où à la chaleur du groupe succède la froideur des solos (voire leur épuisement).

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Ce rond est cet espace, cette frontière entre obscurité et lumière du jour, entre chant et danse, entre une musique médiévale complexe et une chorégraphie exigeante. Le son produit par le sable sous les pieds donne l’étrange impression que les murs du Palais des Papes s’effritent, que la pierre se fond dans la musique et les corps : peu à peu, la lumière du jour fait apparaître un tableau aux couleurs de William Turner. Des touches de bleu, de vert, d’orange surgissent : les pieds des danseurs sont pinceaux. Majestueux.

Progressivement, le rond s’élargit sous l’effet d’une tempête solaire provoquée par la rencontre entre l’ensemble «graindelavoix» de Björ Schmelzer et la troupe d’Anne Teresa de Keersmaeker. Le sable vole aussi vers l’assemblée des spectateurs comme des grains de folie?La danse épouse l’énergie du lever du soleil : lente, progressive, créatrice mais aussi dévastatrice (quand un des danseurs se jette d’une balustrade). À mesure que nous avançons, que leur danse obscure éclaire, le son d’une meute de chiens s’entend de la ville encore endormie. Entre chien et loup, les corps creusent la scène pour créer le jaillissement de la lumière : l’aube surgit de la terre et fait valser une étoile d’étourneaux dans la Cour. La mort rode alors qu’une danseuse git au sol : la cérémonie répare le corps, pour articuler ce qui paraît désarticulé. La troupe s’avance, entame une procession impressionnante puis chante face à nous. Le jour est définitivement levé. Ils repartent pour réinstaller l’éphémère, réapparaître pour disparaître. Ils sont unis. «Cesena» chante l’unité, danse l’unisson.

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Le jour est maintenant là. Les hommes courent, se lancent des défis. La danse ouvre et resserre l’espace. Ce mouvement permanent me sollicite, parfois trop. Mon corps lâche quelques secondes, par petites touches : je lutte pour ne pas fondre avec eux?Leur danse est beaucoup moins conceptuelle que dans « en atendant », jouée l’an dernier au coucher du soleil dans le Cloître des Célestins. Ce matin, ce n’est pas  sa « grammaire » qui me transporte, mais l’espace construit par ces bâtisseurs. Alors qu’il nous revient habillé et épuisé, Matej Kejzar chante à nouveau un poème serbe. Sa diction presqu’éraillée surgit des profondeurs du palais. Il est la voix du jour, d’un chant métamorphosé par la fureur des corps.

Il est sept heures du matin. Anne Teresa de Keersmaeker nous a plongés dans l’essence même de sa danse: celle qui relie les corps, celle où la danse explore le chant et célèbre l’aube. À ne plus jamais s’en relever.

Pascal Bély, Le Tadorne.

« Cesena » d’Anne Teresa de Keersmaeker et l’ensemble « graindelavoix » de Björ Schmelzer. Cour d’Honneur du Palais des Papes d’Avignon. Du 16 au 19 juillet 2011.

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FESTIVAL D'AVIGNON OEUVRES MAJEURES THEATRE MODERNE

“Un Prince en Avignon” ou celui par qui un autre Théâtre arrive.

Il faut, c’est un ordre, être témoin de ce Miracle. Il faut participer à ces heures de liberté jouissive, vivre cette aventure shakespearienne indéfinissable  avec la troupe de Vincent Macaigne dans «Au moins j’aurai laissé un beau cadavre» d’après «Hamlet» de William Shakespeare.

Il faut voir Le Cloître des Carmes, lieu du Sang versé, devenir le lieu de tous les possibles, de tous les délires. Il faut le voir vivre d’une façon différente (il a été investi totalement pour cette occasion par un cabinet de curiosités baroque et intrigant sur un sol un gazon vert fané avec eau croupissante).

Nous sommes conviés par un chauffeur de salle pour une cérémonie joyeuse et terrible. On hésite entre un happening hippy baba et un spectacle de fin d’année ; on se demande à quelle sauce on sera trempés…les gens descendent, des gradins sur la scène, commencent à danser…on attend et ce sera tout à la fois.  Ce soir, Hamlet revisité  va devenir L’oeuvre Théâtrale  universelle  d’un mec imprévisible et sans contrainte. Ce sera le fait d’un artiste  qui explose à la fois de sa folie et de son délire. On le sait intelligent, désarmant, on ne sait pas si cela va durer dix minutes, une heure, ou toute la nuit…ou s’il va s’en aller.

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Au bout de quelques minutes, c’est certain : nous allons oublier le temps pendant quatre heures, nous allons être assis, rivés à nos fauteuils, bloqués hilares, sidérés et ébahis.

L’esprit de Vincent Macaigne, (qui s’agite avec les machinistes en haut des gradins, comme un chef d’orchestre), est totalement débridé et contrairement au slogan néon posé en enseigne sur le mur d’en face “il y aura pas de miracles ce soir»…Mais,  de CE MIRACLE,  on pourra se souvenir…

C’est Hamlet, lui, sa famille, son trône, son palais qui nous sont racontés, mais c’est aussi la Tragédie de ce Prince du Danemark revisitée sur un gazon piétiné, semé d’embûches irréparables. C’est une vie de crime intemporelle relatée  sur un champ dévasté. C’est hier et aujourd’hui sang mêlé, c’est une Ophélie en pleine inquiétude, c’est une mère qui n’en peut plus de posséder ;  c’est bien sur Hamlet, jeune enfant qui se souvient.

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C’est son histoire fondue enchaînée à notre actualité qui s’exprime sous nos yeux et devenons alors  les otages-bienveillants-volontaires dans un cloître ouvert à toutes les Folies. Folies de la mise en scène tour à tour explosive, sereine, calme ou désespérée. Folies des lumières, soudainement crépusculaires, parfois hivernales, soudainement glaciales…Le cauchemar ou le rêve partent en fumée…des réelles fumées nous enveloppent ponctuellement.

Les comédiens  nous surprennent tout le temps, ils nous font rire et  nous coupent la respiration. Nous sommes à chaque seconde secouée de sentiments différents. Nous sommes déstabilisés, dérangés, enthousiastes, parfois inquiets. Plus les minutes passent, plus les corps-spectateurs se figent silencieusement dans le respect et l’effroi.

Des litres  de sang se déversent sur un corps qui meurt. C’est l’Instant terrifiant incarné par des comédiens incroyables. Nous sommes happés, nous ne savons plus distinguer l’histoire et le présent.

C’est à la fois le spectre de Pippo Delbono qui hurle sans qu’on le comprenne, c’est Angelica Liddell qui joue de son corps, de ses seins, de son sexe, c’est aussi le Sang de Jan Fabre, mais c’est surtout le monde du corps  de Vincent Macaigne.

 Il y avait avant Pina et après Pina…il y avait avec Angelica Liddell, maintenant l’histoire shakespearienne ne pourra vivre sans le  cadavre laissé  par Vincent Macaigne. dans les murs du Cloître des Carmes….

C’est lui L’ENFANT du festival, car il naît ce soir à nos yeux. Offrons-lui le TRONE qu’il mérite, qu’on le couvre d’HONNEURS, qu’on le salue, et que l’on reconnaisse en lui CELUI par qui un autre THEATRE arrive…. Proclamons-le “Notre Nouveau Prince de Hambourg”, crions haut et fort “Vive LE PRINCE et vive sa folie”.

Ce fut, je dois dire,  exceptionnel.

Monsieur Vincent Macaigne, Nouveau Prince en Avignon…

Francis Braun, Le Tadorne.

A lire le regard de Pascal Bély.

«Au moins j’aurai laissé un beau cadavre» de Vincent Macaigne au Festival d’Avignon du 9 au 19 juillet 2011.

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FESTIVAL D'AVIGNON OEUVRES MAJEURES

Boris Charmatz a dit à l’Enfant d’aller jouer dans la Cour…

Quel est le rapport entre le Grand Palais à Paris et celui des Papes en Avignon où se joue «Enfant» du chorégraphe Boris Charmatz ? A priori rien. Sinon, ce soir, une machine extravagante et mécanique qui saisit ce qu’il y a au sol.
«Main Divine» de Boltanski qui choisit les vêtements des adultes et des enfants, «Main  hasardeuse»  qui sélectionne à la Fête foraine les jouets que l’on peut gagner… «Est-ce  la Main de Dieu, est-ce la Main du Diable»…..c’est la Main-Proie qui donnera naissance à La Danse aérienne, la Main qui enfantera le Malheur et l’Enfer….la Main du Bonheur peut-être, la Main de la Victoire de la Jeunesse…la Main de l’Espoir, la Main tentacule de Boris qui balance.
Boris Charmatz a dit à «Enfant» d’aller jouer dans la Cour, mais aussi de faire un tour à la Fête Foraine. Il lui a dit de faire semblant de jouer à la Poupée, d’être le temps d’un instant une chose informe, délaissée à l’autre, de devenir le «corps inanimé avez-vous donc une âme», de s’abandonner pantin désarticulé,  de voir pendant le silence,  l’autre en noir,  pendu à l’envers.
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La musique, c’est le bruit de la machine qui résonne. La machine c’est Work in Progress…Travaux en Cour;.., une autre Pèche Miraculeuse; c’est vrai qu’à un certain moment on croit voir des poissons sans oxygène à la surface d’une eau noire et glacée.
Et puis la Fête Macabre continue avec son escalier qui mène vers les tremblements, les secousses.
Les corps inachevés s’amoncellent pour devenir un magma de jambes et de bras saccadés….
L’Enfant Multiple est déposé un a un par son père, par sa mère, par un autre géniteur, par l’intrus qui en prends soin. On a peur de la dérive.
L’Enfant dort-il à ce moment-là ou est-il ailleurs ?
L’Enfant batracien devient le jouet et on a peur.
Peur de ce que l’on va faire de lui, poupée de cire, poupée de son prédateur.
Les Mouettes arrivent, oiseaux de bon augure…
Mer, vent, chant ils sont bringuebalés, malmenés, adorés aussi.
C’est le Radeau de la Méduse, le naufrage sûrement mais pas encore. Bientôt, on ne sait pas, bientôt on espère le Sauvetage en mer…
C’est un jeu qui commence pour finir par la guerre. Qu’a-t-on fait à l’Enfant. Comment l’a-t-on regardé ?
Les Hommes ont les yeux fermés, l’Enfant des Enfants ouvre les siens.
Ils prennent le pouvoir, deviennent les Enfants Rois, la Cornemuse n’en finit pas d’hurler dans la Cour…
Je crois qu’ils vont commencer à jouer dans la Cour. 
Francis Braun-Le Tadorne.
“Enfant » de Boris Charmatz au Palais des Papes du 7 au 12 juillet 2011.
A lire le regard de Pascal Bély.
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FESTIVAL D'AVIGNON OEUVRES MAJEURES THEATRE FRANCAIS CONTEMPORAIN Vidéos

Au Festival d’Avignon, Jan Karski héros d’un théâtre de corps et de cris.

À chaque Festival d’Avignon, une oeuvre me sidère, colonise pour longtemps ma mémoire. Le metteur en scène Arthur Nauzyciel avec «Jan Karski (mon nom est une fiction)» offre au public d’Avignon une adaptation du roman «Jan Karski» de Yannick Haenel. Ce résistant polonais et catholique fut le témoin de la plus grande tragédie de l’histoire de l’Humanité : l’extermination des juifs du Ghetto de Varsovie. Tel un «messager», il partit à la rencontre des puissants, dont Franklin Roosevelt. En vain. «L’antisémitisme technocrate» a eu raison de l’Humanité.

Arthur Nauzyciel reprend les trois parties imaginées par Yannick Haenel : des extraits de l’entretien entre Jan Karski et Claude Lanzmann dans «Shoah» ; un résumé du livre de Jan Karski («Histoire d’un État secret») et une fiction sur certains éléments de sa vie. Pendant plus de deux heures et quarante-cinq minutes, le spectateur vit un cheminement qui dépasse de loin la vision linéaire d’une succession de trois chapitres.

Loin du sempiternel «devoir de mémoire» qui nous infantilise parfois en faisant fi de la complexité des personnages, Arthur Nauzyciel nous guide vers le corps de Jan Karski interprété dans la dernière partie par le magistral Laurent Poitrenaux. Depuis la Shoah, le  corps de l’Humanité a disparu. A jamais. Lorsqu’au premier chapitre apparaît Arthur Nauzyciel dans ses vêtements ternes sans Histoire et son expression impassible pour relater le dialogue entre Claude Lanzmann et Jan Karski, je comprends que le théâtre ne peut aller au-delà.  Pour l’instant. L’espace paraît vide. Nauzyciel s’assoit, puis se lève. Il raconte, raconte. Puis il entreprend un numéro saisissant de claquettes. Jan Karski était fou de music-hall avant la tragédie ?

Tout disparaît à nouveau au deuxième chapitre. Plus aucun acteur sur scène si ce n’est la voix de Marthe Keller posée sur la vidéo d’un plan du Ghetto de Varsovie, créée par le plasticien Miroslaw Balka. Quasiment vingt minutes où l’écran finit par donner mal aux yeux : tel un rat coincé dans une souricière, nous voilà enfermés dans ce récitt où l’image restitue la moindre parcelle du plan. C’est interminable. Mes voisins s’assoupissent comme dans le roman de Yannick Haenel où le Président Roosevelt baillait à l’exposé de Jan Karski sur la vie dans le Ghetto.

Je m’accroche. C’est mon devoir. Je tremble d’écoute.

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Apparaît alors Laurent Poitrenaux dans le décor splendide et angoissant d’un couloir de l’Opéra de Varsovie. Assis sur la banquette, nous ne le percevons que de loin. Il raconte à nouveau. Son corps paraît sortir des camps. À moins qu’il ne s’apprête à y entrer. Il est témoin de la fin de l’Humanité. Il est désossé. Il est le corbeau qui crie la mort. Il porte tout. À notre place. Le théâtre va l’alléger et nous alourdir : Laurent Poitrenaux parcourt l’espace théâtral comme si ses pas traçaient le chemin de Karski vers nous. Son jeu renoue les fils d’un dialogue rompu par la surdité («la ruse du mal») des puissants de l’époque. Les mots cognent d’autant plus que la lumière nous plonge parfois dans les ténèbres, métaphore d’un dialogue de sourds («Ne pas écouter faisait partie de la guerre» précise-t-il). Peu à peu, tout s’éclaire: l’?uvre m’éveille. Jamais l’humanité ne s’en remettra. Elle a disparu dans le Ghetto. Nous autorisons inconsciemment les politiques racistes : l’humanité ne peut plus les contrer. Nous gesticulons pour les combattre. C’est tout.

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Tandis que la danseuse Alexandra Gilbert apparaît, le corps de Poitrenaux se fige sur la banquette: cet immense acteur est son chorégraphe. La danse soulève les cadavres pour n’en faire qu’un. Celui de l’Humanité. Elle provoque l’écoute, celle qui a tant fait défaut à Karski. Elle est le spectre du Ghetto. Ma mémoire a maintenant des devoirs.

À l’instant où Laurent Poitrenaux s’éloigne, je serai courageux.

Pascal Bély, Le Tadorne.

« Jan Karski (mon nom est une fiction) » d'Arthur Nauzyciel du 6 au 14 juillet 2011 au Festival d'Avignon.
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FESTIVAL D'AVIGNON OEUVRES MAJEURES PETITE ENFANCE Vidéos

Au Festival d’Avignon, Boris Charmatz enfante d’un chaos enthousiasmant, d’une humanité à la dérive.

C’est la première d’ «Enfant» du chorégraphe Boris Charmatz. La mythique Cour d’Honneur va une nouvelle fois faire parler d’elle. Ce soir, “quelque chose a changé, l’air semble plus léger”. Un homme s’avance vers nous et lit un texte syndical sur les conséquences de la politique culturelle d’un “mouvement libéral agressif». À peine nous a-t-il remerciés pour notre «attention généreuse», que les clameurs montent des gradins. Le public se lève peu à peu et adresse ses applaudissements contre Frédéric Mitterand, Ministre de la Culture. Son cercle reste impassible tandis que le peuple, exaspéré, manifeste. Rarement vu dans la Cour.

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Le propos se prolonge sur scène.  “Enfant” du chorégraphe Boris Charmatz est très attendu. Chacun y va de ses pronostics, de ses projections, comme un réflexe vital : la présence d’enfants symbolise notre désir d’utopie réparatrice. Les temps sont si durs. Précisément. Tout est noir sur le plateau. La fête foraine des trente glorieuses est terminée : une grue trône et des danseurs gisent à terre. Peu à peu elle tire des fils, comme si le théâtre ne tenait qu’à l’un d’eux malgré l’imposante architecture de la Cour. Ce que les Papes ont construit, notre société financiarisée peut le démonter. Lentement, elle traîne les danseurs qui finissent par pendre dans le vide. Le bruit est angoissant, presque inaudible au départ puis assourdissant par la suite: c’est l’humanité qu’on suspend. «Saturne dévorant un de ses fils» de Francisco Goya m’apparaît : nous sacrifions nos enfants pour maintenir une civilisation en coma dépassée depuis l’Holocauste. Les petites mécaniques poursuivent leur besogne pour rationaliser, industraliser l’humain. C’est finalement peu, au regard de la tragédie de l’extermination. À ceux qui réclament à “corps et à cris”, un propos lisible de la part de la danse contemporaine, Boris Charmatz leur répond: nos machines se chargent du mouvement. Le public de la Cour ne bouge plus. Aucune place à la polémique. Silence.

Comment évoquer ce qui va suivre sans rien dévoiler? Boris Charmatz poursuit sa démonstration : ce que nous faisons subir à nos enfants est innommable. Le théâtre n’en dit rien. La danse va assumer la charge. La scène est une oeuvre picturale grandeur nature d’un camp concentrationnaire à ciel ouvert. Le sol paraît gluant comme si nos lâchetés transpiraient. Nos enfants sont des marchandises que nous monnayons. Nos précarités sociales, économiques et psychologiques les métamorphosent peu à peu en petits adultes inanimés. Notre énergie à les déplacer tels des corps de plastique mou est sans commune mesure : immergés dans la société consumériste, ils ne répondent plus. De la chair à canon pour préserver nos frontières ; du corps marchandisé pour publicitaires affamés.

Boris Charmatz entreprend une magnifique recomposition : les vingt-six «enfants danseurs» et les neuf «danseurs chorégraphes» s’entremêlent  jusqu’au chaos indescriptible. Comment réanimer notre conscience collective ? Comment sortir du coma ? Ce que la machine faisait trembler dans le premier tableau, la scène s’en charge dans le deuxième. L’artiste se positionne pour provoquer stupeurs et tremblements en recomposant une communauté de destins. Sauf que les adultes ne  se laissent pas ainsi guider. Leur créativité est au plus bas. Ils répètent les mêmes gestes, totalement conditionnés par les sirènes sécuritaires , par une pensée du mouvement qui tourne en rond. Savent-ils que l’humanité a une conscience ? Boris Charmatz entreprend alors de chorégraphier les enfants dans leurs liens avec les adultes. Est-il le fils de Maguy Marin qui déclarait à propos de «Salves», sa dernière création : «au lieu de baisser les bras, d’être dans l’impuissance d’acte collectif, de liens entre les gens, organisons le pessimisme et tout d’un coup, quelque chose d’humoristique peut se révéler”?  Ensemble, ils créent la fête foraine pour que nos utopies reprennent  le chemin du mouvement, avec distance et drôlerie, pour une chorégraphie chaotique, désespérante, créative, profondément festive. La scène se fait chair pour accueillir le défilé d’une humanité qui prend sa destinée en main.

Il nous faut positionner  l’enfant et son adulte au centre de tout. Et qui sait,  nous pourrons peut-être, j’écris bien peut-être, changer?pour une civilisation pendue aux lèvres de ce qui reste de l’humanité.

Avec tous nos applaudissements, Monsieur Boris Charmatz.

Pascal Bély- Le Tadorne.

"Enfant » de Boris Charmatz au Palais des Papes du 7 au 12 juillet 2011.

 

 

 

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À Montpellier Danse, le plastique, c’est sacré.

Étrange journée…Le festival Montpellier Danse peut nous réserver une belle surprise en fin d’après-midi et nous propulser plus tard dans une ambiance plombée d’une petite fête entre amis chez Monsieur l’Ambassadeur.

À 17h, Phia Ménard se prépare. Tout autour, le public prend place sur des coussins ou dans les gradins. Je m’assois près d’elle, comme une évidence. Tel un artisan pêcheur avec son bonnet sur la tête et son manteau pour tous les temps, elle découpe des sacs plastiques. Ont-ils été pêchés en Méditerrannée, là où ils prolifèrent jusqu’à menacer durablement la faune et la flore marine ? À moins qu’elle ne les ait attrapés au vol dans la rade de Marseille par temps de mistral. Je n’ai jamais imaginé  retrouver sur la scène d’un festival de danse, ces compagnons d’infortune croisés lors de mes randonnées. «L’après-midi d’un Foehn (version 1)» dure trente minutes. Précieuses secondes où votre corps se laisse porter par les émotions de l’enfance tandis que votre regard balaye l’assistance à la recherche du complice. Délicieux.

À peine entendons-nous la musique de Debussy…à peine percevons-nous le souffle propulsé par les ventilateurs. La délicatesse et une précision millimétrique provoquent une chorégraphie pour que s’envolent ces sacs, métamorphosés en corps humains. L’air est musique. La musique est dans l’air.  Ominprésent dans nos vies (jusqu’à coller à notre intimité?), le plastique devient la matière du mouvement. Il ne porte plus, mais il transporte. Phia Menard convoque  tout un ballet: la danse recycle, régénère et nous libère de la pollution. Elle n’hésite pas en entrer dans le mouvement, à jongler avec eux. C’est un ballet avec nos rêves de danse.

Elle est sur la frontière entre scène protégée et ciel pollué, entre  fragilité et force, entre ordre et désordre. Elle est au coeur d’une cellule régénératrice, celle dont l’énergie métamorphose tout un système. Tel un chorégraphe de l’utopie, Phia Menard est un souffleur de bulles de savon qui viennent se fondre sur notre peau.

Avec elle, l’éphémère est durable jusqu’à tout faire exploser : plus que jamais, les briseurs d’utopie sont à l’oeuvre…

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Quelques heures plus tard, le chorégraphe allemand Raimund Hoghe nous donne rendez-vous pour une création unique. Artiste associé du festival, il a tissé depuis de nombreuses années un lien de confiance avec des spectateurs fidèles. Pour ma part, notre relation a débuté en 2004, ce qui en fait l’artiste le plus chroniqué sur ce blog : « “Young People, Old Voices“(2004), “Cartes Postales” (film ; Arte) ;  «36, Avenue Georges Mandel» , «Meinwärts» (2007) ; « Boléro Variations» et “L’après-midi” (2008), « Sans titre » (2009), «Si je meurs laissez le balcon ouvert»(2010). Raimund Hoghe sait ritualiser mes douleurs et mes deuils. Il orchestre toutes mes cérémonies impossibles. Mais ce soir, je ne suis pas son invité pour «Montpellier, 4 juillet 2011». Le public, composé d’officiels et de VIP, n’est pas celui avec lequel j’ai vibré pendant tant d’années. Dans l’immense cour de l’Agora, (la Cour des grands?), Raimund Hoghe se célèbre face à une assistance hiérarchisée: les artistes devant sur des coussins, les VIP aux premiers rangs (Jean-Paul Montanari, directeur du festival, trônant dans son fauteuil) puis derrière, vous et moi. De ma place, la visibilité est si réduite que je dois me lever.  En reprenant les moments forts de ses oeuvres, Raimund Hoghe nous offre toute l’étendue de son talent. Hors du propos artistique de l’époque, ces extraits me sont  volés le temps d’une soirée.
Ce soir, le corps de Raimund Hoghe est un mausolée institutionnalisé pour célébrer une danse d’État.
Ce soir, Raimund Hoghe est dans les pas de Raimund Hoghe. Pas un seul sac plastique sur scène pour m’accrocher à l’idée que je ne l’ai pas perdu.
Pascal Bély – Le Tadorne.
« L’après-midi d’un Foehn (version 1) » de Phia Menard et « Montpellier, 4 juillet 2011 » le 4 juillet 2011 dans le cadre de « Montpellier Danse ».

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FESTIVAL MONTPELLIER DANSE OEUVRES MAJEURES Vidéos

Galvánisé.

C’est impressionnant. Sidérant. Captivant. Halletant. Où trouver les mots pour décrire l’enthousiasme général provoqué par le danseur de flamenco Israel Galván, accompagné de Fernando Terremoto au chant et d’Alfredo Lagos à la guitare? Avec “La edad de Oro“, le public n’en revient pas d’assister à un spectacle d’une telle pureté et d’une telle grâce. Pour filer la métaphore, Israel Galván célèbre le Flamenco comme Anne Teresa de Keersmaeker épure la danse contemporaine. C’est pour dire. Il nous avait déjà époustouflé en 2009 avec “El final de este estado de cosas, redux” oeuvre scénarisée entre le Liban et l’Espagne pour une lecture très personnelle d’un texte biblique de l’Apocalypse.

Ce soir, à Montpellier Danse, point d’histoire. Juste le Flamenco. Israel Galván est en symbiose : avec les instruments, avec ses acolytes, avec le sol et la lumière. Son corps est une terre humide qui capte l’énergie pour nous la restituer. C’est ce mouvement perpétuel qui nous rend si joyeux, si perméable à sa danse. Il entre en nous pour abattre toutes nos barrières de défense. Sa féminité est une rose qu’il nous tend tout en se piquant les doigts. Il saigne, mais sa rage d’en découdre est son pansement. On le croirait trembler de la tête aux pieds, mais ce n’est que le bruit de ses ailes d’ange, comme un claquement de dents. La musique est une onde qu’il attrape au vol pour se laisser traverser et terrasser. Il se relève : l’art n’abdique jamais. Sa danse est un rapport de force pour imposer la paix des braves ; la musique et le chant, un hymne à la terrible beauté.

Israel Galván m’impressionne : sa féminité virile m’évoque une danseuse qui lancerait sa barre verticale pour créer un mouvement libératoire. Il peut tout oser : droit comme un chêne, souple comme un roseau, il accueille les feuilles qu’il ramasse à la pelle et nous offre un feu d’artifice végétal. Il réveille notre désir animal pour l’apprivoiser tendrement : de sa langue mouvementée aux doigts envolés, cet homme peut tout tant que l’art lui donne. Il épure son geste artistique tout en le tressant de violence et d’amour. Il chorégraphie l’altérité pour nous enrôler dans la complexité du Flamenco.

Alors que son corps ruisselle, la lumière des coulisses l’appelle. Il me plaît d’imaginer qu’il est au paradis pour y célébrer l’énergie créative de l’enfer.

Israel Galván est un immense artiste. 

Pascal Bély, Le Tadorne

« La edad de Oro » d’Israel Galván à Montpellier Danse les 24 et 25 juin 2011.

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Alban Richard : chorégraphiquement, cela s’entend.

Faut que ça danse! Il est temps d’ouvrir les portes, d’abattre les cloisons, de poser les passerelles. Faut que ça vole! Les musiciens des «Percussions de Strasbourg» arrivent sur scène. Avec leurs instruments sur roulettes, ils occupent tout le plateau. Ils sont prêts à se mettre en mouvement. Sur leurs habits noirs, s’incrustent des motifs brodés de paillettes. Ils sont nos aigles noirs. Lentement, de leurs ailes déployées, ils jouent «Pléiades» de Iannis Xénakis.
Faut s’entendre ! Amateurs de danse, nous sommes nombreux à savoir accueillir la musique contemporaine: elle s’invite dans bien des chorégraphies. Mais ce soir, tout est différent: musiciens et danseurs partagent la scène pour faire dialoguer la musique et le mouvement, pour que la danse  explore une partition musicale d’une étonnante complexité. La «pluridisciplinarité» s’incarne : elle n’est pas un empilement, mais une traversée. Nuance…Le chorégraphe Alban Richard et son ensemble L’Abrupt composé de six danseurs sont nos flûtes traversières. De passer à travers l’orchestre, ils nous traversent. Pour un final totalement jubilatoire.

La première partie pourrait ressembler à un concert classique. Sauf que les musiciens sont déjà en mouvement : à les regarder courir d’un instrument à l’autre, leurs corps accompagnent la partition. La musique s’entend dans cette tension, dans cette urgence, prête à recevoir les danseurs qui finissent par entrer pour créer l’espace de la rencontre. Entre Iannis Xénakis et Alban Richard, les danseurs interprètent une partition commune où le son se prolonge dans la danse et nous revient comme une invitation à l’échange. Alban Richard sait écouter notre rapport à la musique pour nous le restituer: quand notre imaginaire crée la tresse entre musique et corps, quand nous divaguons à l’infini dans une ronde qui n’en finit plus, quand nous élargissons ce qu’il nous est possible d’ouvrir pour accueillir et amplifier le plaisir, quand notre désir prend le pas et dépasse nos entendements!

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Tel des roseaux, les jambes des danseurs plient et ne rompent pas pour créer l’onde de choc vers l’ensemble du corps ; les bras embrassent l’espace pour faire place nette et recevoir le chaos musical de Xénakis. En tendant l’oreille, on les entend compter à tour de rôle (1, 2 et 3) car le moindre faux pas dans la simplicité apparente des mouvements peut causer la fausse note: peu à peu,  le spectateur tapote des pieds comme si le jazz s’invitait dans la danse pour reproduire cette tension entre le corps et la musique. Nous voilà joyeux d’avoir le pouvoir d’explorer la musique à partir d’un langage chorégraphique en apparence immuable, mais qui se métamorphose à mesure du dialogue que nous orchestrons. Le rapport égalitaire posé entre les deux entités par Alban Richard bouleverse: le danseur accorde le corps du musicien, tandis que le musicien désaccorde la rythmique du danseur. Le résultat est troublant : qui est qui ?

«Pléiades» est une oeuvre populaire : elle désacralise la musique contemporaine et nous apprend que le corps est un chaos permanent. Maintenant, cela s’entend.

Quelques notes, trois fois rien?

Pascal Bély, Le Tadorne

« Pléiades » par l'Ensemble l'Abrupt et les Percussions de Strasbourg le 24 juin 2011  dans le cadre du Festival Montpellier Danse. 

Crédit photo: Agathe Poupeney.


		
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OEUVRES MAJEURES

Voir pour entendre danser un baiser contemporain.

Igor Stravinsky écrivait : «J’ai dit quelque part qu’il ne suffisait pas d’entendre la musique, mais qu’il fallait encore la voir». Ce soir à Strasbourg, je l’ai vu. Plus qu’il ne pouvait l’imaginer. Au-delà, de l’entendable, jusqu’au dernier tableau, à couper le souffle. Inspiré d’un conte d’Andersen, il créa la musique du ballet «Le baiser de la fée», aujourd’hui chorégraphiée par Michel Kelemenis pour le Ballet du Rhin. On savait comment il explorait la musique (inoubliables «Aphorismes Géométriques», « Viiiiite » et « Aléa »), racontait d’étranges histoires aux enfants (« L’amoureuse de Monsieur Muscle », « Henriette et Matisse ») mais le connaissions-nous alchimiste ?  Il chorégraphie une musique pour une danse célébrant l’union de deux enfants liés d’amitié qui se retrouvent à l’âge adulte-amoureux.

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Bien au-delà du conte, Michel Kelemenis opère la rencontre entre le mouvement et la musique. Ce processus, qui pourrait paraître long au début (mais nous ne sommes pas ici sur le terrain du spectaculaire) se déploie dans un cadre pensé pour un tel dialogue : un choeur (celui qui ouvre l’étau entre la verticalité de Stravinsky et l’ampleur du geste dansé de Kelemenis), deux danseurs exceptionnels (Christelle Malard-Daujean et Renjie Ma) et un barman (troublant Grégoire Daujean). Ce dernier joue un rôle majeur : il leur fait traverser le coeur (métaphore d’un chemin que l’on ferait en marchant où rien ne semble tout tracé) et s’interpose quand la musique voudrait empêcher la respiration des mouvements. En permanence, le spectateur est sur la lisière : entre l’histoire et la marche de l’Histoire ; entre se laisser séduire par Stravinsky et accepter de ne plus l’entendre. Pour amplifier la  séparation entre les deux enfants, Michel Kelemenis nous offre de belles images : son décor de lamelles contient la respiration des corps et ouvre des voies de passages vers l’émancipation jusqu’à la boîte de nuit pour orchestrer leur libido! Il  pose un tapis roulant de chair pour percer les mystères du désir, joue avec des tabourets de bar pour tracer des chemins. Tout n’est qu’ouvertures…Le barman prépare chacun des deux amoureux à se séparer de l’enfance pour ne plus la quitter. Il ôte même ses vêtements, comme pour changer de peau, de rôles et s’effacer peu à peu. Sa modernité est là : soutenir pour mieux lâcher, leur confisquer la vue pour qu’ils entendent les fureurs et les douceurs de leur trajectoire incertaine, ne pas céder aux injonctions de Stravinski, mais accueillir son énergie. Ainsi va la vie : se nourrir du chaos pour créer son destin.

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Le baiser de la fée” nous offre leur destinée. Le dernier tableau, véritable chorégraphie d’une sexualité transfigurée, voit les deux corps entrer en fusion dans un ébat amoureux où l’animalité se confond dans un transgenre. Le féminin dans le masculin. Le masculin pour la féminité.

Et notre vue s’embrume parce qu’à ce moment précis, la musique se révèle : le corps est symphonique.

Pascal Bély, Le Tadorne

« Le baiser de la fée » par Michel Kelemenis avec le Ballet de l'Opéra du Rhin a été joué du 1er juin au 7 juin 2011 dans le cadre de la soirée, « Trilogie Russe »
Crédit photo : JL Tanghe.