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OEUVRES MAJEURES

D’Ouest en Est, la belle traversée de Cédric Andrieux.

«Cedric Andrieux» par Jérôme Bel est au Théâtre de la Cité Internationale de Paris du 8 au 23 décembre 2011. Nous avions été touchés par ce solo, totalement atypique, tant sur le fond que sur la forme. Pour Bernard Gaurier, c’était en décembre 2009 à Saint-Nazaire lors de la première . Pour Pascal Bély, six mois plus tard au Festival de Marseille en 2010. Regards croisés…

 Bernard : L’homme arrive sur scène, pose son sac, une bouteille d’eau et se positionne face au public. Il regarde en silence un moment avant de nous adresser un « Bonjour » d’une voix douce, presque intimidée.  « Je m’appelle Cédric Andrieux. Je suis né à Brest. J’ai trente-deux ans. Je suis danseur…”. C’est alors que sur ce grand plateau nu, vide de tout artifice et sans autre support qu’une voix et un corps, commence l’ébauche d’un portrait et d’un parcours de Brest à Paris, à Lyon, avec New York en point culte. De l’enfant frêle qui se rêve en artiste, à qui l’on dit qu’il n’est pas fortiche, mais que ça ne peut pas être mauvais pour son développement personnel, à l’homme artiste, objet de toutes les admirations. La voix est posée, toute douce, presque trop parfois, pour nous faire voyager dans la confidence et  partager ce qu’il y a derrière les sunlights.

Pascal : la douceur de la voix et son arrivée ne sont pas sans me rappeler les apparitions du chorégraphe allemand Raimund Hoghe  sur les scènes du festival Montpellier Danse. Avec son survêtement, Cédric me fait penser à un footballeur du dimanche, tandis qu’avec sa bosse dans le dos, Raimund interpelle notre représentation du corps qui danse.  Ce soir, je sens le dialogue possible entre spectateurs et le danseur. D’autant plus que nous en sommes privés à Marseille depuis un certain temps?

Bernard : L’homme est beau, il se montre dans son fragile, le pouce caresse l’index, le regard bleu s’embrume par instants. Il raconte Brest, l’enfant cabotin volontaire déjà tendu vers le dépassement; Paris, le Conservatoire, le jeune homme du solo gagnant, il nous dit ses doutes, ses envies, ses désirs, ses amours, et puis New York, Merce Cunningham, le désir fou du meilleur. Le studio, les répétitions, les voyages de l’amour, le corps qui souffre pour aller au bord de l’abîme, au bout de ses possibles… D’un doigt, il pointe un angle de la scène vide. Merce, 80 ans, là au coin du studio devant l’ordinateur qui supplée à son corps et guidant de la voix le mouvement imaginé, le corps du danseur, le corps encore et encore, qui donne tout pour arriver à faire vie de ce qui n’est que vision sur logiciel et que le corps du maître ne peut plus montrer. Le corps toujours, Trisha Brown qui fait moins mal à danser. Le corps, cet  «outil » que l’homme nous dit trouver souvent pas assez comme…pas assez grand, la taille pas assez fine? et entre ses mots l’homme danse, il montre comme il a fait ici et là? le danseur est? magnifique.

Pascal : Ce moment du spectacle est douloureux.  Ma voisine rit. Elle ne cesse de rire. C’est une danseuse. Elle rit pour se libérer peut-être d’une souffrance trop contenue. Je suis donc entre elle et Cédric. Il danse Merce, elle rit.  À cet instant précis, je comprends pourquoi je n’aime pas la danse de Merce Cunningham. Elle pousse le danseur jusqu’aux limites du supportable or ce n’est pas la représentation que j’ai de la danse contemporaine. Comme la mère de Cédric, je la conçois démocratique. Au service de l’émancipation, de la libération du corps. Et non prisonnière de son « objet ». D’ailleurs, il faudra attendre qu’il danse Trisha Brown pour que ma voisine soit plus calme.

Bernard : Tout est là, l’homme est là, le danseur est là, les mots sont là, mais, l’émotion ne parvient pas à moi… les images ne viennent pas. Je n’arrive pas à m’approcher de l’homme, il reste des mots…

Pascal: pour l’instant, en apparence, nos histoires ne se croisent pas. Mais qu’importe. J’apprends de lui ; son « book » fait histoire de la danse. Ce soir à Marseille, quelqu’un vient parler aux spectateurs abandonnés par les chorégraphes. Cette vision ne me quitte pas, car sa venue est tout un symbole : alors que Marseille Provence 2013 avance, allons-nous retrouver un lien « affectif » à la danse ? Cédric, c’est un cadeau tombé du ciel. Ce sont nos retrouvailles.

Bernard : Sauf…quand, dans le récit, Jérôme Bel prend pla
ce dans le parcours avec sa pièce « The show must go on » dans laquelle participa Cédric alors qu’il était au Ballet National de Lyon à son retour de New York: « Là je vous montre, j’ai fait ça »? Et là…La force de ce moment m’emporte… Ça y est, il est là l’homme… avec le danseur, sans les mots, avec le regard, ici le corps presque immobile et pourtant…tout danse en lui.

 Pascal: Oui, Bernard. Alors que les projecteurs se braquent sur nous, Cédric nous regarde, nous sourit sur un air de Police (« Every Breath You Tak »), flanqué de son short et de ses baskets. Un frisson parcourt la salle. Me revoilà revenu en 2005 où Jérôme Bel présenta « The show must go on » aux Salins à Martigues. Même scène. Alors que les cris fusaient du public (« ce n’est pas de la danse », « c’est quoi ce machin »), je décidais d’écrire sur la danse, de prendre la parole (quelques mois plus tard, le Tadorne fut crée).

Ce soir,  cinq ans apès, Cédric me regarde, je lui souris. Son corps est libéré, je suis le spectateur émancipé. Pour arriver jusqu’à nous, il a fallu que Cédric croise Merce Cunningham. Car, de ne plus bouger pour nous contempler, est en soi un dépassement.

Bernard : Voilà, 32 années ont traversé la scène, que va-t-il faire demain ? De quoi et de qui aura-t-il le désir ? « Show must go on » c’est ce qu’on souhaite à l’homme avec ou sans l’artiste. Et lui demander, pourquoi pas, de venir dans 10 ans, dans 20 ans, nous redire en corps vieillissant ce qui fait l’Histoire de la danse.

Pascal: qu’il revienne en 2013 ! Pour la Capitale.

Bernard Gaurier- Pascal Bély – www.festivalier.net

« Cédric Andrieux» pièce de Jérôme BEL à été présenté en avant première française au LIFE à Saint Nazaire le 12 décembre 2009. Puis au Festival de Marseille le 1er juillet 2010.

Crédit photo: Herman-Sorgeloos.

 

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LE GROUPE EN DANSE OEUVRES MAJEURES

La danse révolutionnaire d’Hofesh Shechter.

Le Théâtre des Salins de Martigues est bondé. Adolescents, adultes et plus âgés, sont réunis pour et par la danse de l’Israélien Londonien Hofesh Shechter. Il nous présente ce soir deux propositions de trente minutes chacune. Je m’imagine dans une salle de concert tant elle est enfumée. Ce brouillard contribue à brouiller la vue pour mieux éclaircir notre vision sur cet espace où chacun pourra projeter une émotion, une image. Je suis tenté d’y percevoir l’atmosphère de guerre «larvée» qui mine tant de démocraties à l’heure des prémices d’un chaos planétaire.

Ce soir, tout semble reposer sur un équilibre précaire, à l’image de l’arrivée des sept danseurs, qui, face à nous, ne tiennent plus que sur une seule jambe. C’est par cette image saisissante qu’«Uprising» commence.

Je suis frappé par la profondeur de la scène : le contraste entre la fumée et l’espace la coupe en deux pour amplifier l’enchevêtrement entre l’ordre et le désordre, le climat de paix et la révolte urbaine, la conscience individuelle et l’inconscience groupale. Mais comment naissent ces groupes que nous voyons dans la rue? Comment émerge la révolte collective?  Sept jeunes hommes s’approprient le plateau pour l’obscurcir et nous éblouir. Hofesh Shechter nous offre sa lecture : la révolte est une danse. Elle se structure à partir d’apparitions et de disparitions où, telles des sauterelles, les corps furtifs véhiculent la vie et la mort, les valeurs du renouveau et le déclin mortifère. À première vue, rien ne change alors que tout se prépare…

Hofesh Shechter ne cesse de jouer sur le contraste entre la forme groupale et ce qui la structure (à savoir le processus d’individuation qui voit la personnalité individuelle se distinguer de la psychologie collective). L’énergie de sa danse est à chercher dans toutes les oppositions qu’il relie. Ainsi le tête-à-tête amical se conflictualise pour finalement se fondre dans le groupe à l’unisson porteur de valeurs. Le corps social se forme parce qu’il exclut ceux qui n’y trouvent pas leur place. Ici, pieds et mains sont liés pour créer la virtuosité d’un groupe qui puise ses mouvements dans un rapport au sol particulier: l’expression «ne pas toucher terre» trouve ici une illustration remarquable.

Puis vient le moment où l’espace s’élargit jusqu’aux coulisses du plateau: l’envers du décor est un désordre bien agencé. Il symbolise le cadre idéologique du groupe qui l’autorise à toutes les manoeuvres, à toutes les stratégies pour enrôler, encercler, terrasser et finir en apothéose,  drapeau rouge sang dressé en étendard. À cet instant prévis, Hofesh Shechter nous offre une danse picturale que j’accroche sur tous les murs où tombèrent ceux qui n’en sont pas revenus.

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Après une pause réparatrice, débute «The Art of not looking back». L’oeuvre réunit six danseuses. Le décor de couleur blanche est beaucoup plus neutre, plus resserré. Tout commence par un cri (celui de la naissance, de la douleur, de la tristesse, du dernier souffle) . L’image de «L’origine du monde» de Gustave Courbet me traverse. Pourquoi? Quel tour me joue l’inconscient? Précisément, cette chorégraphie est l’espace du vide créateur pour celui qui la regarde, un dialogue permanent entre  perception et projection, entre attente du spectateur et action du chorégraphe. Si bien que peu à peu, je vois parce que je ne vois plus.

Ces femmes me plongent dans un espace intrapsychique qui s’approche d’un état hypnotique où je retrouve les sensations du ventre maternel, où je projette mon expulsion lors de la naissance, où je ressens le deuil éprouvé, digéré, mais toujours en moi de celle qui n’est plus. Alors qu’elles désertent le plateau pendant quelques secondes interminables, je ne suis plus là. Ailleurs. Il faut le retour des danseurs d’Uprising pour me sentir à nouveau au théâtre.

Tel un cadeau offert au public, ces femmes et ces hommes donnent naissance à la danse du féminin dans le masculin pour une humanité en devenir.

Pascal Bély, Le Tadorne.

Hofesh Shechter sur le Tadorne: À la Biennale de Lyon, spectateur (r)échauffé par Hofesh Shechter.

«Uprising»  et « The Art of not looking back » d’ Hofesh Shechter au Théatre des Salins de Martigues le 29 novembre 2011.

Tournée:

Du 7 au 10 février 2012 à Sète.

Du 14 au 29 février 2012 au Théâtre des Abesses à Paris.

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OEUVRES MAJEURES THEATRE MODERNE

Un travail fou.

Ce spectacle est un accueil. Global. Enveloppant. Sécurisant. J’en sors apaisé après de longues journées de travail sur moi, avec et vers les autres. Julie Rey et Arnaud Cathrine ne font pas le même métier que le mien, mais nous appartenons à la même espèce, de celle qui rend visible l’invisible, de celle qui s’appuie sur l’écoute pour une métamorphose. Tous deux ont accueilli la parole de quatre patients rencontrés dans un hôpital psychiatrique (Nora, Kléber, Virgile et Héloïse), pour mettre en scène un spectacle musical.

Le plateau est juste assez grand pour poser une rangée de chaussures (serions-nous sur scène, déchaussés?), un piano, une guitare, un mur amovible où l’on voit à travers, et qui est aussi une toile de projection pour la vidéo. Dedans. Dehors. Entre décor de cabaret et confessionnal, les personnages vont et viennent pour se mettre au(en) travail. Quatre saisons ponctuent cette rencontre qui finit par faire trotter une petite musique dans la tête.  «Il n’y a pas de coeur étanche» est une mélodie pour adoucir notre regard sur la folie, la leur, la nôtre. Elle transporte la poésie des corps brisés révèlée par la mise en scène soignée et respectueuse de Ninon Brétécher.

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Tandis qu’au-dehors, l’Europe perd la tête…

À tour de rôle, Julie et Arnaud endossent les rôles. Il est Arnaud, elle est Héloïse (une mère à la recherche de son fils disparu dans un accident). Il est Virgile (jeune homme qui se vit en femme), elle est Julie. Pour Nora (habité par un profond sentiment de perte de soi),  ils sont Julie et Arnaud.  Tandis que Kléber (psychotique) poétise à coup de jeux de rôles sur l’envers du décor…Mais qui est qui ? Tout semble étanche…«Pourquoi vous ?pourquoi pas nous?» est un refrain  entêtant, dans lequel Nora s’engouffre pour nous murmurer: «ça pourrait vous arriver, nous sommes tous des bilans provisoires». Ce soir, je ressens l’étrange impression que nous sommes tous sur un fil comme si Ninon Brétécher glissait sous nos pas dansants, un filet d’(in)sécurité qui nous rattraperait au cas où…

Au départ, Julie Rey et Arnaud Cathrine nous préviennent : la relation  n’est pas à sens unique. Écouter ne peut signifier s’oublier soi-même. Sage précaution pour éviter de sombrer dans la toute-puissance de l’artiste! La frontière est étanche entre l’écoutant et l’écouté. Je ressens le travail sur soi qu’ils ont du faire chacun pour arriver à restituer une telle écoute. On apprend que Julie voit un psy, en plus de jouer de la guitare! A deux, ils écrivent, chantent et composent les images de scène (superbe vidéo au service du jeu). Un travail de fou ! Le résultat est un espace de dialogue ouvert entre patients, artistes et spectateurs pour que chacun puisse y entendre sa résonance. Pour qu’à la carte de l’hôpital projetée dès le début du spectacle où s’entrecroisent les rues d’un ghetto (telle une «loupe» de notre société, nous prévient Héloïse), vienne se superposer le territoire de nos représentations nourries par cette rencontre.

Car si l’inconscient, cet insondable, est structuré comme un langage,  je remercie Julie et Arnaud d’avoir créé un espace théâtral qui fait langage, capable de jouer avec portes et fenêtres dans un va-et-vient désordonné fait d’ouvertures et de fermetures (à l’image d’une scène truculente du film vidéo où Julie et Arnaud nous font un numéro à la Jacques Tati sous l’oeil amusé d’un patient !)

Tout vole très haut dans ce spectacle. À commencer par les compositions musicales de Julie Rey qui sont d’une telle justesse que j’y reconnais la sincérité radicale d’un Dominique A. A deux, Julie et Arnaud créent un jeu de chaises musicales au service de la relation avec les patients. Et lorsque le plateau sature, la vidéo prend le relais pour ouvrir nos imaginaires dans l’enceinte même de l’hôpital, jamais disqualifié.

Dans ce va-et-vient entre le dedans hospitalier et le dehors du spectacle,

…Viennent s’immiscer des dialogues d’une justesse sidérante, preuve s’il en est que les artistes et les fous nous sauvent d’un dépérissement programmé de la pensée organisé par la sphère médiatique et marchande.

…Viennent s’immiscer les gestes d’Héloïse qui sculpte le visage d’Arnaud et fait apparaître l’image du fils disparu. Émouvant à en pleurer? (à la 3’51 de la vidéo)

…Viennent s’immiscer des perles poétiques qui m’étanchent…

«Je suis trop peuplé, on n’y voit plus rien».

«Je n’ai pas toute ma tête, mais le coeur est plein».

Pascal Bély, Le Tadorne

« Il n’y a pas de coeur étanche » par Julie Rey, Arnaud Cathrine et Ninon Brétécher à la Criée de Marseille du 22 au 26 novembre 2011.

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LE GROUPE EN DANSE OEUVRES MAJEURES

«Révolution» d’Olivier Dubois : Boléro en marche pour onze fois une.

Elles sont onze, elles sont cent, elles sont mille, elles sont une, pour faire gronder la terre depuis le tréfonds des ventres et faire advenir la musique. Il est un et les invite à tonner. Elles se nomment Marie-Laure, Marianne, Karine, Carole, Capucine, Soleil, Isabelle, Clémentine, Aurélie, Stéphanie, Sandra…Elles portent, ensemble et seules, le nom de toutes les femmes qui ont traversé l’H/histoire et  fondent là, une à une, pour toutes, le chant d’une humanité en marche.

Sur une écriture au cordeau, Olivier Dubois magnifie la beauté «simple» du geste ; il emporte le cri frondeur d’une révolution au-delà de nos êtres océans pour l’ancrer au sol d’un être-ensemble, racine de nos singularités. Il joue, pour cela, de nos épidermes et de nos carcans ; si nous ne lâchons pas prise, cette révolution nous laisse sur le bord du chemin. Mais, si nous acceptons le sentier de cette humble «humanitude» en marche, tout est juste, au millimètre près, dans cette invitation à ne jamais lâcher nos utopies; même si ça nous “gratouille”. Mille et une images alors s’éveillent, des flots de sensations s’ouvrent et, l’histoire, les histoires, de nos «héroïsmes» aimés et/ou oubliés, nous rattrape(nt) sur le parcours. Combien d’amour(s) avons-nous laissé, blessé, en «oubliant» de marcher ensemble quand bien même différents ?

Au début du chemin, ces onze femmes nous éblouissent par leur «professionnalisme»; tous les gestes sont parfaits, rien ne dépasse, une technique irréprochable. Mais,une des grandes «beautés» de cette proposition réside dans sa durée…deux heures. Les gestes, par l’épuisement, la tension, vont s’estomper, se troubler, se personnifier pour mieux se singulariser. Elles sont une et elles sont onze fois une, pour faire cet ensemble. Elles fondent chacune la force d’un advenir où toutes seront. Celle qui tombe trouve la fougue de se relever dans/avec/pour l’énergie des autres. Celle qui «s’estompe» réinvente la différence. Celle qui «trouble» un geste invente un concile d’amour.

Avec ce «Révolution», Olivier Dubois poursuit le son du cri d’être; il se fait à nouveau «Faune(s)(1)» de nos «en-droits» et beau trublion gratteur de nos «écorchitudes». Les pas ouverts à ces femmes de chemin grondent d’une humanité à emprunter, quoi que puissent en dire les épidermes bottés.

«Rêve-évolution» : Ils, Elles, Ils/Elles, Ils sous une aile ou Elles sur une île? «Pour tout l’or du monde»(2)?Marchons!

Et, «dé-balisés», nous ouvrirons, peut-être, les serrures de nos hier/aujourd’hui corsetés. 

Bernard Gaurier, Le Tadorne

(1) en référence au spectacle “Faunes” d’Olivier Dubois joué au Festival d’Avignon en 2008.

(2) en référence au spectacle “Pour tout l’or du monde” d’Olivier Dubois joué au Festival d’Avignon en 2006.

« Révolution » de Olivier Dubois ? Festival Mettre en Scène à Rennes du 11 au 13 novembre

 

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OEUVRES MAJEURES Vidéos

Les enfants de Novembre de Josette Baïz.

Cela fait vingt ans qu’elle entraîne avec elle des minots et des plus âgés (amateurs et professionnels) dans ses aventures chorégraphiques. Installée à Aix en Provence, Josette Baïz parcourt la France et l’Europe et nous accompagne à nous projeter dans la danse, cet art qui  véhicule tant de fantasmes,  de mystère, de peurs, de désirs inavoués. Avec Josette Baïz, les enfants sur scène, sont les nôtres, sous la responsabilité de notre regard bienveillant. Parce qu’eux, c’était peut-être nous?

Ce soir, au Grand Théâtre de Provence à Aix, elle nous convie à fêter les vingt ans de sa compagnie. Philippe Découflé, Jean-Claude Gallotta, Michel Kelemenis, Jean-Christophe Maillot, Angelin Preljocaj et Jérôme Bel sont invités à transmettre un extrait d’une oeuvre. Ce choix est pertinent: ils ont  positionné la transmission au centre de leur projet artistique.

Au final, une heure trente où la cohérence est une transe-en-danse : loin d’empiler des morceaux, Josette Baïz créée un fil conducteur pour ne plus différencier les esthétiques, mais pour les articuler. Une transmission sur la transmission, en quelque sorte ! Ce fil, c’est son projet, celui qu’elle tend depuis 20 ans. Seule une pause de quelques minutes me permet d’identifier les deux derniers moments de «The Show Must Go On» de Jérôme Bel, métaphore d’un final ouvert vers le public,  vers un nouveau projet. Ils sont si nombreux à danser «Let’s Dance» de David Bowie, «I Like to move it» de Reel to real ou encore «Every Breath You Take» de Police, que cela en devient étourdissant! Quel âge a le plus petit ? Le plus grand ? Je ne sais plus…Ils sont colorés, ensemble, ouverts pour que nous entrions dans la danse. Ils s’arrêtent puis reprennent le même geste; s’avancent vers nous pour nous fixer du regard, avec détermination, sans bouger. À ce moment, la salle est prête à danser (certains spectateurs, croyant à un final, se lèvent pour applaudir). Mais la force de leur regard est une danse: nous vous confions la puissance que Josette Baïz nous a transmise, afin que cette belle aventure se poursuive, contre vents et marées. Message reçu. La danse est bien une histoire de «fils» et de pelotes dont il faut sans cesse démêler le geste de l’ivresse?

Que retenir de ces transmissions? Malgré le temps qui passe, aucune oeuvre n’a perdu de sa justesse. Ces jeunes enfants, ces adolescents s’en emparent pour s’en amuser jusqu’à moquer le processus dans le duo savoureux de «Mammame» de Jean-Claude Gallotta. «Tu tiens?» dit l’un,  avant de le bousculer pour le faire basculer: apprendre à danser déjoue bien des codes de la pédagogie! Puis vient le collectif où un danseur (incarnerait-il Josette Baïz ?) organise cette cour de ()création, apologie de la diversité des esthétiques où se tresse tant de modalités d’apprentissages que l’on finit par ne plus savoir qui apprend à qui! Dans un duo extrait de «Codex» de Philippe Decouflé, la casquette du rappeur du plus grand se fait coquille pour accueillir le plus petit. À moins que l’un et l’autre ne se transmettent l’énergie de la métamorphose de leurs corps, de celle qui les guidera vers ce faune, chorégraphié par Michel Kelemenis et interprété par Kader Mahammed. Ici, la question du corps dans l’espace lui est transmise, le tout dans une exploration de la musique par le geste. Kader me fait immédiatement penser à la grâce d’Olivier Dubois : ses rondeurs élargissent le cadre pour nous y perdre…
Plus matures, les voici débarquant pour apprivoiser la danse néo-classique de Jean-Christophe Maillot. De nouveau à deux puis en collectif, comme s’il fallait s’écouter dans la relation duelle avant de se fondre dans le groupe. Ici, le duo de Philippe Decouflé se transforme en apprentissage de l’asymétrie dans un interstice entre proximité et distance (“Miniatures“). Émergent alors de belles figures entre tableaux cubistes et mouvements plus attendus.
Ils sont prêts pour oser s’aventurer dans le «Marché noir» d’Angelin Preljocaj. Un adolescent à l’élégance fulgurante transmet une mécanique des fluides à deux jeunes filles, échappées d’une boîte à musique trop longtemps cachée. À trois, l’autonomie de chacun se déploie à partir de rapports interdépendants subtilement dosés. À cet instant précis, le projet global de Josette Baïz prend tout son sens : pour en arriver à une telle justesse et sincérité, ces jeunes gens se sont nourris de différentes esthétiques pour nous transmettre, le gout des autres, le gout de la danse.
Et que croyez-vous qu’un spectateur assis derrière moi eut dit à son voisin euphorique: “Tu vois, la danse c’est pour toi. Maintenant, tu prends un abonnement au Pavillon Noir et tu viens avec moi“.
Pascal Bély, Le Tadorne

« Grenade, les 20 ans » par Josette Baïz au Grand Théâtre de Provence les 18 et 19 novembre 2011. Les dates de la tournée :ici.

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DANSE CULTE OEUVRES MAJEURES

Mathilde et Jean-François. For ever.

C’est un rendez-vous, tant désiré, depuis tant d’années. «Pudique Acide». «Extasis».

Les titres sont en soi un poème. Reliées entre eux, ils forment un ensemble entre passé (ces oeuvres datent de 1984 et 1985), présent (Mathilde Monnier et Jean-François Duroure en proposent une recréation) et futur (les deux danseurs, Sonia Darbois et Jonathan Pranlas im(ex)plosent par leur jeunesse).

Enchevêtrées, cet ensemble tisse entre nous et la danse, un lien qui traverse les générations de spectateurs et d’artistes. À n’en pas douter, vingt-sept après, il n’a rien perdu de sa pertinence, d’autant plus qu’entre temps, le duo s’est plutôt fait rare. Le solo domine les nombreuses propositions émergentes où l’on sonde le sens à partir de la profondeur d’un geste, à la frontière de l’inconscient.

Le duo est autre. C’est un espace où nous projetons le désir dans la relation à partir d’une infinité de configurations : le jumeau, le semblable, le couple, le différent car complémentaire, le masculin dans le féminin. Le duo est une dynamique qui emprunte tant de chemins chaotiques pour signifier que la cohérence est un processus. Le duo, c’est la communication, en boucle, du haut vers le bas, du haut d’en bas et surtout de travers. Le duo est vital.

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«Pudique acide» vitalise ma relation à la danse contemporaine, car elle est une recherche sur la communication. La dramaturgie fait émerger deux personnages de théâtre, qui m’habiteront tout au long de la soirée.

Comme un éternel (re)commencement, à la lisière de l’adolescence et de l’âge adulte, de la partition chorégraphique et du langage musical. Sur une musique de Kurt Weill, ils s’élancent avec leur kilt dont ils se débarrassent pour mieux se différencier, s’apprivoiser, se chercher et se rechercher. La langue allemande  projette de la nostalgie dans leur futur. Ils osent tels des affranchis. Probablement seraient-ils des indignés aujourd’hui…À ce jeu du chat et de la souris, il n’y a ni gagnant, ni perdant, mais une victoire: celle du désir de se métamorphoser ensemble.

«Pudique acide», c’est se délester de sa jupe pour célébrer la «pudeur des sentiments /maquillés outrageusement / rouge sang»1.

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Dans «Extasis», notre duo nous revient, plus grave. Le kilt provocant a disparu pour se muer en imperméable inquiétant d’où dépasse un tutu florissant. Ils hésitent entre peur et désir de libérer leur énergie créative. Dans ce décor tout blanc de cinéma où le scénario n’est pas encore écrit, ils jouent leur histoire d’amour à mort. Entre réel et fantasme, entre ombre et lumière, entre dedans et dehors, ils renoncent pour avancer, vers soi, vers l’autre. Leur désir est une tragédie. Leur jeunesse, un théâtre où les masques tombent. C’est beau à vous couper le souffle. C’est triste à vous laisser submerger par la joie de ressentir une danse d’une vitalité saisissante.

À la nuit tombée, «Extasis» est une danse de libellules  sensuellement transmissible.

Pascal Bély – Le Tadorne.

« Pudique Acide / Extasis » de Mathilde Monnier et Jean-François Duroure au Théâtre de l’Olivier le 5 novembre 2011.

Les dates de tournée sont ici.

(1) “Les dessous chics” de Serge Gainsbourg.

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L'IMAGINAIRE AU POUVOIR OEUVRES MAJEURES Vidéos

Philippe Lafeuille plastique “Cendrillon” et détone.

Le final est saisissant. Plus aucun corps sur scène…et notre imagination prend corps. Le commencement est inattendu. Un homme remballe une poubelle qui déborde. Le public rit puis applaudit: le temps est-il venu de jeter aux ordures les vieilles idées, les représentations usées jusqu’à la corde? Le chorégraphe Philippe Lafeuille nous y invite, avec délicatesse et humour.

Entre ces deux moments, «Cendrillon, ballet recyclable» pour sept danseurs masculins est une proposition politique: danser, c’est résister; résister c’est faire danser le corps créatif pour mettre en mouvement nos systèmes de pensée épuisés par la crise et les injonctions paradoxales. Ce soir, le mythe de Cendrillon se métamorphose pour nous embarquer dans un univers onirique, violent, sensuel, poétique, plastique et…caustique. À la Maison de la Danse de Lyon, le public ne s’y trompe pas: l’écoute ne faiblit jamais et chacun semble hésiter entre rires et gravité.

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Car Cendrillon est abimée. Nous l’avons maltraitée. Elle habite dans les bidons villes, dans les décharges à ciel ouvert. Après le passage du tsunami à Sendai en mars dernier, elle nous a même interpellés,questionnés («mais qu’avons-nous fait là»?).  Elle est aujourd’hui à Athènes, réduite à une serpillère où les grands de ce monde s’essuient les pieds. Elle vit dans un environnement où, à la terre des champs, s’est substitué des plaines de bouteilles et de sacs plastiques (futurs gisements dans cinquante ans ?). Son corps est  marchandisé à l’image d’une des scènes éblouissantes du début où nos princesses se débattent dans de l’emballage de produits formatés. Si le corps est marchand, alors il est aussi déchet. Avouez que le conte célébré par Disney en prend un sacré coup…

Philippe Lafeuille le fait entrer dans la postmodernité en convoquant un univers sublime et délirant : des sacs noirs emballent une danse de bal(les); des pluies de bouteilles fracassent l’émancipation du mouvement; un film plastique empêche de relier le corps et l’esprit (métaphore du désir démocratique); des costumes (magnifique travail de Corinne Petitpierre) transforment nos sacs Lidl en robe de soirée pour faire la fête (populaire); des masques composés de coupes de champagne créent du pétillant dans les têtes;  un carrosse fait de fontaines plastiques déboule sur scène et nous plonge dans la féérie d’une histoire d’amour.

C’est donc une société du déchet, du recyclable (à se demander si ce ne sont pas les vieilles idées que l’on recycle) qu’il faut remettre en mouvement  pour rêver à nouveau. Philippe Lafeuille la prend en scène et nous accompagne dans sa métamorphose tandis que le sublime travail de lumières de Dominique Mabileau  élargit les frontières du plateau jusqu’aux limites du rêve éveillé, au coeur de l’art visuel.

La danse est théâtralisée, assez éloignée des attentes d’un public qui a vu tant de Cendrillons chorégraphiées dans du formol. Ici, la musique jadis toute puissante de Prokofiev doit composer avec d’autres (dont l’énigmatique Ran Slavin et le mélancolique Arvo Part). C’est aussi cela le changement d’époque! L’énergie de Cendrillon est à chercher dans les situations où le corps est mis en jeu, où son rapport au plastique le métamorphose (matière symbole du consumérisme triomphant), où ses gestes plastiquent l’espace et ouvrent la voie des arts florissants.

 Le statut de l’artiste (incarné par un personnage habillé de blanc, oiseau bienveillant) et le rôle de la danse contemporaine sont ici interrogés : à force de convoquer la vidéo et les concepts, celle-ci nous éloigne, là où elle devrait stimuler nos imaginaires fatigués par une société où tout déborde. Avec Philippe Lafeuille, le beau n’est plus une question de moyens spectaculaires, de tours et de cathédrales. Le beau, c’est recycler,  c’est mettre en lien pour tresser des niveaux de sens, seuls capables de nous redonner notre puissance imaginative. Recycler, c’est résister contre un pouvoir qui rêve à notre place.

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Les sept danseurs, touchant dans leur diversité, sont pris dans le tourbillon de la métamorphose des arts de la scène proposé par Philippe Lafeuille. Leur fluidité dépend de notre capacité à lâcher. Comme si eux, c’était nous. Comme si  peu à peu enrôlés dans leur chrysalide, nous étions tous une Cendrillon parée pour s’envoler, tel un papillon aux ailes du désir.

Ce soir, j’ai une conviction. Notre plastique, prêt à  fondre, formera nos rêves affluents.

Pascal Bély, Le Tadorne

« Cendrillon, Ballet Recyclable » de Philippe Lafeuille à la Maison de la Danse de Lyon du 3 au 12 novembre 2011.

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OEUVRES MAJEURES

Je suis féministe de «choeur».

Elles sont face à nous, la rage au “choeur”.

Elles sont vingt-quatre pour constituer un centre de gravité qui finit par tourbillonner et m’emporter.

Elles sont polonaises, mais leur langue est celle du choeur

Elles sont nos mères, nos soeurs, nos femmes, nos amies.  

Elles sont une partie de l’humanité que nous continuons à dominer. 

Elles ont une chef de chorale, pas plus haute que trois pommes, qui met en musique, en chant, en chorégraphie, le manifeste féministe le plus percutant qu’il m’a été donné de recevoir. Elles sont la voix de toutes celles que l’on finit par ne plus entendre.

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Au-delà d’une manifestation de rue (im)mobilisatrice, elles forment un corps social en mouvement qui s’avance vers vous pour ne plus vous lâcher. 

Ce soir, au coeur du festival «Sens Interdits» à Lyon, le féminisme a pris corps, en s’emparant de la scène, presque de force.
Il y a urgence  à réagir, car la dégradation de l’image et de la place des femmes s’amplifie  depuis que la publicité les réduit à une tête de gondole, que les médias de masse formatent leur rôle dans la société.
Elles sont donc face à nous, sans complaisance avec le public, pour riposter à notre laisser-faire, à notre désinvolture. Nous continuons de véhiculer à nos enfants une vision sexuée des rapports intimes, sociaux et politiques. La question du genre ne nous effleure même plus, tout comme le scandale démocratique que constitue l’absence de parité dans nos institutions.
Elles sont donc face à nous pour mettre en scène, en relief (changement de rythme, de ton, de postures ; debout, couché, de prés, de loin), comme autant de manières d’aborder la question. Ce soir, à chaque femme, son slogan. À chaque groupe, sa force.
Nos représentations sur la femme déterminent nos actes de dominateur, tandis qu’elle réclame, à corps et à cris, un «homme commando» à leur côté. La question de l’émancipation de la femme semble être dans l’impasse : la publicité a durablement contaminé nos consciences. Son langage autoritaire fait de mensonges a pris le pouvoir sur la pensée politique. Ce soir, ne nous y trompons pas, leurs cris de joie ne sont que douleurs, étouffées par une société de la communication et de l’information qui ne veut plus entendre ce qu’elle croit avoir réglé.
Alors? Que nous disent-elles ? La seule réponse est politique. La seule dénonciation ne suffit plus. Il faut des corps énonçant («je parle à mon corps» clament-elles !) ; il faut que chacune fasse la révolution, dans sa cuisine ! Il faut s’emparer de la scène et amplifier le bruit du féminisme par la fureur de l’art. Mais au-delà d’un choeur de femmes, imposant, car vertical descendant, il nous faut maintenant un ensemble vocal, composé à parité d’hommes et de femmes de l’art, pour nous aider à penser autrement notre lien. Pour que la forme de la protestation véhicule les valeurs du changement qu’elle revendique.
Je ne sais pas chanter. Mais je veux bien apprendre à murmurer sur scène. Pour nous faire entendre?
Pascal Bély, Le Tadorne. 
« Choeur de Femmes », direction de Marta Gornicka. Au Festival « Sens Interdits » le 22 octobre 2011.
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OEUVRES MAJEURES

Pour Roméo Castellucci, contre la censure des malades de Dieu.

Hier soir, au Théâtre de la Ville de Paris, un groupuscule a interrompu la représentation de Roméo Castellucci, «Sur le concept du visage du fils de Dieu». Les CRS ont évacué la salle.

Je publie à nouveau ma critique écrite lors du Festival d’Avignon. Modeste contribution pour chasser, hors de nos théâtres, ces fous de Dieu.

 Je reste assis. Sidéré. Pas un mot. «Sur le concept du visage du fils de Dieu» de Roméo Castellucci est une épreuve. 20h10.  Je suis vidé

À mon arrivée, l’immense visage de Jésus. Théâtral. Il est une scène, une mise en abyme. Les quinze minutes qui précèdent le début de la représentation sont interminables. Il interroge ma manière de regarder le monde. Où en suis-je ? Je ne baisse pas les yeux, ce n’est pas le moment, car je ne sais plus très bien où j’en suis…

Sur scène, l’appartement paraît luxueux, mais ce n’est qu’apparence. Le lit est dans le salon et une petite table fait office de ligne de démarcation entre trois fonctions biologiques essentielles : dormir, bouffer, regarder la télévision. Et chier. Car le vieux monsieur qui habite là se fait dessus. Nous sommes quasiment dessous. Son fils, probablement de passage, croit pouvoir s’en aller. C’est une vieille croyance. Le temps s’étire. S’écoule. Le liquide malodorant est partout. Son père se liquéfie. Tout deux entrent en guerre contre cette merde:

“-tu sens mauvais, tu es vraiment un cochon, tu sais, Papa.”

“-”

“-Mais non, je plaisante. Tu sais, on sent tous mauvais quand on le fait. Ça va Papa ? Est-ce que l’eau est trop froide ?

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Je suis un voyeur fasciné. Je cherche d’où vient cette putain de merde. Il ne change pas de canapé à chaque représentation tout de même ? Ça pue . Cela empeste, mais les gestes du fils chassent l’odeur : l’amour est un don surnaturel. Il le nettoie, le déplace, le rechange, s’agenouille, se relève. Cela n’en finit pas. C’est un chemin de croix, sous l’oeil impassible de Jésus. Cette liturgie me touche jusqu’à prier pour lui : «faites qu’ils puissent partir». Pitié pour eux. Merde, je suis presque à genoux.

Mes voisins rient, c’est plus fort qu’eux. Ils chient du rire. Je me retiens.

Le fils pose sa main sur le dos du père pour le laver. Il s’arrête. Bouffée de chaleur et d’émotion face à cette image pieuse. Jésus est dans la merde. Moi aussi. Le blanc. Je vois du blanc. Cette main de Dieu, cette main du diable? Comment vous l’écrire? Cette merde me revient. Du sang du Christ, au sang impur qui abreuvait nos sillons jusqu’à la merde du vieux…Est-ce là notre chemin ? Cette main sur ce dos est un miracle : de la Shoah à ce geste, toute l’humanité se nettoie  pour recréer sans cesse la toile, celle qui redonne visage à notre regard, à la figure du«bon berger».

Le théâtre dans ses yeux.

Nous n’avons plus que cela.

Oh, mes théâtres…

Pascal Bély, Le Tadorne.

« Sur le concept du visage du fils de Dieu » de Romeo Castellucci au Festival d’Avignon du 20 au 26 juillet 2011.

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FESTIVAL D'AUTOMNE DE PARIS OEUVRES MAJEURES THEATRE FRANCAIS CONTEMPORAIN THEATRE MODERNE

Claude Régy largue mes amarres.

Alors que nous sommes dans la file d’attente, l’intensité de la lumière du hall diminue, signe que nous allons bientôt entrer dans le théâtre de la Ménagerie de Verre. Au deuxième rang, un homme murmure…

«Chut».

Interloqué, je me retourne. Il recommence. Peine perdue. Les spectateurs poursuivent leur conversation comme s’il leur fallait écoper ce trop-plein de mots qui, dans cette salle, font bruit.

«Chut..».

Je reconnais le metteur en scène Claude Régy qui présente ce soir «Brume de Dieu» d’après le roman «Les oiseaux» de Tarjei Vesaas. Je prends ma tête entre mes mains puis murmure à mon tour…

«Chut»?

Un frisson me traverse. Je suis Spectateur.

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Puis il arrive…de loin. Des profondeurs, le plafond est si bas. Pas à pas, par sa présence, il impose le silence. Je le distingue peu à peu. La lumière est d’aurore. Il est brume. Il est là, de l’autre côté, à quelques centimètres de moi…la ligne est infranchissable. Je suis insubmersible. Il s’appelle Mattis et vit auprès de sa soeur Hege dans un petit bourg de Norvège. Sa langue est étrange, de celle qui n’est pas structurée pour la conversation. Dans la France d’aujourd’hui, il serait inaudible, probablement soigné pour inaptitude d’autant plus qu’il sait parler aux oiseaux à partir de leur langage. Je m’accroche à ses mots, que je comprends à peine. Suis-je à ce point formaté pour ne plus savoir entendre le  bruit des vagues d’une langue? Elle nous vient de loin, de là où nous l’avons enfoui sous un tas de normes.

Il émerge. Il nous revient. Sur sa barque, il se souvient et parle à sa soeur; il évoque un passé à jamais perdu; ses lèvres sont les rives d’un fleuve qui charrie les corps des mots, ses bras contiennent sa violence, ses pieds paraissent d’argile pour les soulever et faire entrer l’horizon dans le théâtre.

De mon siège, je m’avance et je recule, dans un va-et-vient incessant que je ne contrôle plus. Est-ce le bercement, ce mouvement par qui l’unité s’invite ? Le rythme s’accélère. Je tangue sur sa barque. Il faut me calmer et m’adapter au flux. Son trop-plein crée mon vide que je me dois d’apprivoiser.

Ses yeux s’emplissent d’eau et creusent un trou dans sa barque.

Il m’embarque.

Il écope l’eau. Il recule, se couche à terre, se relève, puis de dos, il retourne délicatement sa tête vers nous, tel un phare qui éclaire la frontière. Au-delà, un territoire. Celui du corps, celui du sujet.

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L’acteur Laurent Cazanave se métamorphose comme si l’eau fluidifiait ses membres pour musicaliser ses mots. Le corps a sa tête.

Il crie le nom de sa soeur avec la force d’une bombe à fragmentation qui me fait littéralement sauter de peur. Je cauchemarde. C’est le cri de la naissance.

Peu à peu, j’entre dans le corps de Mattis. Je vois par ses yeux. Les lumières éclairent le lac, et tout s’apaise. Me voilà amarré sur son île.

 «Chut».

Il a disparu.

Je suis Spectateur-sujet.

Pascal Bély- Le Tadorne

Claude Regy sur le Tadorne: “Ode maritime” de Claude Régy : d’Avignon, les bateaux à voiles soulèvent les âmes.

«Brume de Dieu » par Claude Régy, à la Ménagerie de Verre du 15 septembre au 22 octobre 2011 dans le cadre du Festival d’Automne de Paris.