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ETRE SPECTATEUR OEUVRES MAJEURES

Ceci est mon papier d’identité.

Il y a ce ministère « de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du développement solidaire ».

Des virgules et un « et ».

Des virgules pour ne pas s’appesantir sur la question et un « et »  pour s’excuser.

Il y a ce ministère de la République, nous et eux.

Virgule, « et ».

Nous, on signe quelques pétitions pour se soulager, on ferme les yeux quand ils balayent nos rues et nettoient nos bureaux.

Nous, virgule, eux.

On prend parfois l’avion pour traverser la méditerranée parce que c’est exotique. On aime bien leur restaurant typique parce que ce n’est pas cher (c’est étrange d’ailleurs qu’il n’y ait pas d’établissement marocain quatre étoiles en France).

On, (entre parenthèses), eux.

On apprécie ces artistes venus de là-bas, si courageux. On leur consacre même des festivals.

On, si, même.

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Depuis 2007, on me cause d’identité nationale. « Soulagé quelque part » chanterait Maxime. Ce n’est pas de moi dont on parle, mais d’eux. Pas d’eux ET moi, mais d’eux. Je me révolte que l’on puisse causer d’EUX ainsi, que l’on enferme l’identité nationale dans une logique d’exclusion. Mais c’est E(UMP)X avec euX. Tant que ce n’est pas de moi.

Moi, j’ai une carte d’identité nationale. 

Moi, je suis né à Moissac, dans le Tarn et Garonne. Circulez, il n’y a rien à voir.

POINT.

Sauf que…Le théâtre remet une virgule, trois petits points de suspension et s’exclame.

Retour paragraphe.

Aligné à gauche, centré, aligné à droite.

C’est aux Bancs Publics  à Marseille, « lieux d’expérimentations culturelles ». Rien qu’avec une telle appellation, sûr que ce n’est pas du Feydeau. C’est « Terra Cognita » de la compagnie « l’Orpheline est une épine dans le pied ». Ça pique.

Eux ET moi.

Ils sont donc quatre comédiens (troublante Julie Kretzchmar, émouvante Sharmila Naudou, époustouflant Eric Houzelot, énigmatique Samir El Hakim) à investir les différentes facettes de ce lien pour qu’une fois, juste une fois, le spectateur puisse ressentir le chaos provoqué par la question de l’identité qui ne se réduit pas à un lieu de naissance. L’identité ce n’est plus eux mais eux et moi. Et ce n’est pas un hasard, si nos quatre éclaireurs incarnent ce lien identitaire à partir de Marseille vers l’Algérie. C’est dans ce « vers » qu’ils nous embarquent. Et ça tangue. Je tremble. Ni une, ni deux, comme dirait Joël Pommerat. Avec ce quatuor, la carte n’est pas le territoire ; l’identité n’est plus une somme d’éléments historiques, sociaux et géographiques. L’identité c’est aussi comment nous parlons à l’autre, comment nous sommes fraternels en dehors d’un lien asymétrique. L’identité, c’est un processus, c’est se nourrir et pas seulement de semoule, même si c’est exotique et qu’il y a des grumeaux.

« Terra cognita » m’embarque parce que des ballons accrochés aux grillages de nos centres de rétention, c’est joli ; que la poésie a encore ses mots à dire,

…parce que le récit d’une employée algérienne dans un taxiphone marseillais pourrait être le mien ;

…parce que Marseille est enchevêtrée avec l’Algérie, que je suis francoeuropéoalgérien d’autant plus que mes parents refusaient de parler à table de la « sale » guerre, mais étaient plus causant sur les « boches »

…parce que les textes de Claude Lévi-Strauss…

« Terra cognita » me fait tanguer parce que c’est eux et moi ;

…parce que trop de blagues racistes se sont moulées dans mon langage, se sont incrustées dans mon regard,

…parce que mes papiers ne valent plus rien tant que j’accepterais qu’un sans papier nettoie ma rue ;

…parce que les mots ont
encore un sens (n’en déplaise à E(UMP)X) et que mon identité, c’est investir le sens des mots

« Terra cognita » me fait trembler parce que ces quatre comédiens prennent tant de risques à nous embarquer là où  nous serions bien restés à quai, sur le Vieux-Port parce que « bonne mèreuhhh »…

« Terra cognita », c’est ma honte. J’ai ri pour m’en libérer.

« Terra cognita », c’est mon espace de flottaison. Car pour le moment, je ne sais plus où toucher terre.

Pascal Bély – www.festivalier.net

“Terra Cognita”, un projet de Julie Kretzschmar et Guillaume Quiquerez a été joué du 22 au 24 avril aux Bancs Publics à Marseille.

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LE GROUPE EN DANSE OEUVRES MAJEURES THEATRE MODERNE Vidéos

Le beau dé(ball)age.

Ils sont trois hommes ou quatre, ça dépend des moments. Habillés de noir, couleur du mystère. Ils jonglent avec des balles blanches et font valser des notes de musique imaginaires qui finissent par vous trotter dans la tête. À moins qu’ils ne dansent, car tout glisse sur eux jusqu’à produire l’illusion du mouvement. De toute manière, je n’ai aucune référence à laquelle m’accrocher, si ce n’est le cérémonial d’un concert de piano auquel semble attachée la pianiste, qui lit la partition de ce trio sensible, parfois maladroit, au bord de l’abyme.

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Car « Pan Pot ou modérément chantant » du Collectif Petit Travers est une symphonie pastorale du déséquilibre qui finit par me soulever le coeur et me suspendre. Mais où suis-je pour jouir à ce point face à une telle virtuosité ? D’où me vient cette étrange impression d’être au coeur de la créativité, chaotique et poétique, où le musicien élabore sa partition, où le chorégraphe guide le danseur, où le cinéaste dialogue avec son personnage, où le plasticien touche sa matière ? Avec ces trois-là et leur mannequin en doublure (le tiers régulateur ? L’illusionniste ? Le fantôme ? La mort?), je poétise à partir d’un espace entre la scène et la salle où je projette mes flashs : une danse de Merce Cunningham, une scène de cinéma d’Agnès Varda, un tableau de Robert Delaunay. Il y a cette lumière qui délimite les territoires où chacun peut s’échapper seul, furtivement, pour revenir autrement dans le trio. Telles des virgules, ces échappées solitaires permettent la respiration au coeur d’un langage métaphorique si foisonnant. Elles nous renvoient à la solitude du créateur, à notre part d’humanité, à notre disparition.

Ces trois hommes nous font l’éloge de l’inattendu tant leur virtuosité nous surprend à chaque mouvement comme s’ils jonglaient avec le liquide. Leur danse donne naissance, elle est une explosion jubilatoire qui finit inéluctablement vers « la petite mort ».

Celle de mon lâcher-prise.

De ma renaissance.

De nos fragilités qui, à la sortie du spectacle, forment le choeur des spectateurs enchantés.

Pascal Bély – www.festivalier.net

« Pan Pot ou modérément chantant » du Collectif Petit Travers (Julien Clément, Denis Fargeton, Nicolas Mathis, Aline Piboule) a été joué les 1 et 2 avril 2010 à l’Hexagone, Scène Nationale de Meylan (38)

crédit photo : Philippe Cibille.

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OEUVRES MAJEURES PETITE ENFANCE THEATRE FRANCAIS CONTEMPORAIN THEATRE MODERNE

Infatigable spectateur.

Nous sommes installés dans une salle, nommée étrangement « bac à traille ». Serrés les uns contre les autres, mamies, parents, enfants, adultes débordent des gradins. À ma droite, une dame de 82 ans me raconte l’histoire du lieu et de ce quartier d’Oullins ; à ma gauche, une grand-mère heureuse de venir avec sa petite fille, « parce que ce n’est pas rose tous les jours ». L’une et l’autre me compressent ; nous en rions. Le théâtre, contre vents et marées, reste l’un des rares espaces où l’on n’a plus peur d’être ensemble. Côte à côte.

Avant la représentation, la metteuse en scène Christiane Véricel  prend la parole. L’air grave, elle rappelle aux enfants une règle d’or : on ne franchit pas la ligne. La recommandation est indispensable à plus d’un titre : le plateau est saupoudré de sucre glace et parsemée de cacahuètes ! Mais surtout, cette ligne fixe une frontière où l’enfant apprend à regarder le spectacle du monde (ici à partir des ogres), à délimiter les espaces qui lui permettront de se socialiser (avec et malgré eux !).

« Les ogres ou le pouvoir rend joyeux et infatigable » peut donc commencer pour une heure de branle-bas de combat entre le ventre, l’esprit et le corps qui danse, autour d’un point central : un habitant sur six ne mange pas à sa faim dans le monde. Christiane Véricel s’engage à ce que la scène traite la question à partir d’un imaginaire bouillonnant qui finit par déborder de créativité tandis que la satire pique sur la langue. Tout le long, le franchissement de la « ligne » résistera à ce big-bang humanitaire.

À leur arrivée, les six enfants comédiens marchent sur des cacahuètes  et produisent des bruits de craquements comme un sol qui se fendille, métaphore de la sécheresse, mais aussi d’un tremblement de terre. Avec ce sol blanc parsemé de modestes  « Fabacées », je pense à Haïti. Cela ne me quittera pas comme si l’énergie créatrice de ces « ogres » était en empathie avec ce peuple pour qui « l’union fait la force ». Avec quatre comédiens adultes, l’ensemble de la troupe joue pour sa survie à la recherche de l’aliment qui se régénère dans un lien à la culture : à aucun moment, il n’est déconnecté de la nourriture intellectuelle (du savoir, de l’art, du jeu). Ce choix enchante parce qu’il relie en permanence le corps biologique au corps social, le citoyen à l’artiste. La cacahuète est le caillou du petit poucet ; la mandarine est une touche de peinture qui gicle sur la toile à moins qu’elle ne soit le nez du clown qu’on finit par avaler ;  le biscuit, une oeuvre d’art contemporain ;  le poulet est le corps du danseur écartelé par le mouvement. Mais ne nous y trompons pas : l’art, comme la nourriture, entraîne l’humain à utiliser toutes les ficelles du pouvoir et de la manipulation apprises très tôt tandis que les adultes, assurés par leurs savoirs, continuent leurs enfantillages « affamants » au service de stratégies « infamantes » qui réduisent la culture au divertissement.
Nous sommes donc au coeur d’une  oeuvre complexe, car ces « ogres » joyeux et roublards, déplacent les frontières en jouant des hiérarchies (entre ceux qui savent et ceux qui ont faim, ceux qui mangent et les ignorants). Ils tracent des nouveaux territoires où la recherche de la nourriture devient un art vital qui nécessite de se parler autrement, de dessiner les contours d’une autre éducation, plus seulement basée sur l’acquisition de savoirs descendants et de règles rigides qui paralysent la créativité.
Nos dix comédiens, tous engagés (mention particulière aux enfants, sidérants dont Luca d’Haussy) réussissent le pari un peu fou de jouer notre condition humaine à partir d’une question dont nous ne connaissons trop les réponses : pourquoi sommes-nous donc incompétents à résoudre la faim dans le monde ? Christiane Véricel s’amuse de nos faiblesses et de nos vanités, mais avec un regard profondément fraternel qui la conduit à nous nourrir plus qu’il n’en faut ! On aurait aimé quelques pauses pour digérer (juste un peu plus de liant et de respirations silencieuses!) mais le temps de l’urgence de l’artiste n’est pas celui du spectateur-citoyen.
Loin d’apporter ses réponses, elle provoque une turbulence qui fait de nous des ogres affamés, solidaires et joyeux. Le théâtre est infatigable à nous « rendre la tendresse humaine » (Louis Jouvet). Celle-là même qui nourrit son monde.
Pascal Bély, Le Tadorne
« Les ogres ou le pouvoir rend joyeux et infatigable »de Christiane Véricel a été joué du 26 au 31 mars à Oullins (69).
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« Publique », 8 femmes version Mathilde.

Les hasards malheureux de la programmation me font découvrir cette pièce (“publique“) six ans après sa création. Mais, là, les hasards bienheureux du théâtre ont fait danser Mathilde Monnier près de chez moi juste le soir où il fallait. Regrets tout de même de ne pas avoir pu voir son travail depuis « Frère et soeur ». Magnifique Mathilde qui m’a fait retrouver et relier des émotions souvenirs, bien des années après “« Pudique acide »”. 1984, Angers, création, Mathilde Monnier et Jean-François Duroure, sublime rencontre/combat masculin, féminin… « Publique », sublime féminin tout court, orchestré par une femme de cinquante ans toujours aussi magnifique dans son corps dansé, qui « ose » inviter une cohorte de femmes d’âges divers à montrer ce que féminin sait faire et s’y coller en chef de choeur. PJ Harvey est au coeur de l’affaire et sa musique guide la danse dans la désinvolture singulière d’un intime exposé, en pudeur, pour partage. Comment font-elles pour être si « im-pudiques » sans se donner « publiques » que peut-être les hommes ne sauraient faire?  Elles le font simplement, jubilant avec tant de force regards et sourires partagés, qu’elles en forcent le respect.

Elles sont là, elles bougent, elles se bougent, ensemble, seules, elles se dédoublent en doubles pour se re-trouver au singulier, et finalement ça va bien quand même, elles se retrouvent singulières pour se faire un pluriel. A coup de perruques et tenues changeantes, elles nous montrent qu’il est bon de rencontrer terrain complice et de se construire unique sans rivaliser avec l’autre. Le partage heureux qu’elles nous offrent nous invite à une route à suivre vers les plages d’un être ensemble. Soixante cinq minutes de bonheur…, on bout de se lever et de partager leur plaisir, on résiste au désir de les embrasser, on se réjouit de voir tant de corsets jetés aux orties. Mathilde Monnier a gardé son exigence du mouvement et, avec, tisse toujours son interrogation du seul, ensemble, avec, contre, pour quoi faire ?… Pour être…même juste un peu. Elle « dirige » ces « questions » dans cette pièce avec un regard tendre, acide et malin, elle montre avec brio que la danse est ouverture, complicité, plaisir et partage. De cette danse simple et complexe à la fois, qui exige beaucoup de ses interprètes, se tissent les fils d’un humain possible et malgré tout. Je sais, ce soir encore, que Mathilde me touche, toujours autant, dans sa « bagarre » à parler le monde comme elle le voit, et à tenter de l’offrir en partage. « Publique » passe près de chez vous : n’hésitez pas, courrez-vous jeter dans la ronde ; ces huit femmes vous donneront la pêche et vous montreront ce que féminin peut dire d’un être ensemble salutaire et joyeux. Bernard Gaurier – www.festivalier.net “Publique” de Mathilde Monnier a été joué les 21 et 22 janvier 2010 au Théâtre Universitaire de Nantes.
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Marseille Provence 2013 OEUVRES MAJEURES Vidéos

Marseille Provence 2013: la danse du ventre de Radhouane El Meddeb.

Nous sommes assis pour l’entourer, pour mieux contenir ce moment précieux offert lors de la clôture du Festival Dansem. Radhouane El Meddeb, danseur et chorégraphe tunisien, nous attend, patiemment, pour cuisiner son couscous. Tout est en place : ingrédients, instruments, plaques électriques, plats et couverts. On pourrait supposer qu’un tel agencement n’est pas le fruit du hasard : serait-il celui que préparait notre mère la veille, pour le petit déjeuner du lendemain? L’ambiance est studieuse, car la cuisine est une affaire sérieuse, au croisement de tant de cultures, d’histoires individuelles et collectives. La danse rencontre donc ce plat légendaire, populaire, complexe dans sa préparation, où le cuisinier, tel un alchimiste de l’amour, fait entrelacer le légume, la viande et le blé ! Le ton de cet article se veut lyrique, mais votre serviteur est né dans le sud-ouest, pays où la cuisine est un art engagé dans le  lien social !

La viande frémit, son corps s’élance. Le bouillon bout, il danse du ventre. La semoule lui file entre les doigts, il ouvre ses bras. Ses rondeurs accueillent la danse qui, jusqu’à preuve du contraire, est une affaire de plis et de bosses, de gras et du double, de liquides et de chairs. Entre deux préparations, il vient vers nous pour jouer avec le temps de cuisson qui s’accélère subitement. Il court autour de la scène comme si sa seule montre était les battements du coeur. Mais l’homme n’est pas dupe : il sait que nous l’envions, car il est vingt heures et que notre ventre est vide. Que regardons-nous, que ressentons-nous alors que les odeurs nous tenaillent ? Notre corps s’emballe tandis qu’il s’assoit tranquillement pour goûter quelques légumes. La faim rencontre notre désir de danse alors qu’il faut lutter contre nos pulsions de spectateur paresseux avide de folklore ! C’est dans ce chaos que s’opère la rencontre : ses mouvements nourrissent parce que je les ressens dans une transmission (de la mère vers le fils ?) qu’il métaphorise en s’avançant vers certains d’entre nous pour offrir une assiette. Le corps du danseur serait-il au croisement de plusieurs « nourritures », de dons transmis ? Mystère.


Alors que nous « bouillons », qu’il construit méticuleusement ses châteaux de semoule pour accueillir le liquide si précieux, il revient pour jeter à terre une nappe, des verres et des assiettes de pique-nique : le désordre avant l’ordre établi ! Interpelle-t-il notre soif de nourriture alors que les occidentaux gaspillent quarante pour cent des aliments qu’ils achètent ? Il y a peut-être dans ce geste brusque, un artiste découragé par la vanité de sa danse : nous en rions, lui aussi, pour conjurer le sort qui voudrait réduire les arts fragiles à des mécaniques divertissantes et abrutissantes.

Il nous invite à table puis disparaît. Alors que les spectateurs, tels des enfants après le théâtre, se jettent sur scène, j’observe puis quitte la salle. On ne touche pas l’objet artistique. J’aurais bien trop peur de trouver ce couscous délicieux et d’oublier que la danse a du goût.

Pascal Bély, le Tadorne.

« Je danse et je vous en donne à bouffer » de Radhouane El Meddeb a été présenté le 11 décembre 2009 au Théâtre de la Minoterie de Marseille dans le cadre du Festival Dansem. A voir les 11 et 12 septembre 2013 à 19h à la Friche Belle de Mai à Marseille dans le cadre du “Cuisines en Friche” puis les 15 et 15 septembre à 11h.

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FESTIVAL ACTORAL OEUVRES MAJEURES THEATRE FRANCAIS CONTEMPORAIN THEATRE MODERNE

Dominique Frot : « liberté, égalité, soeurorité ».

Avec les créations de l’auteur et metteur en scène Hubert Colas, le parcours du spectateur a parfois toutes les allures d’un pèlerinage . Il vous conduit d’abord à Aubagne, où vous écoutez un légionnaire vous enivrer de sentences engagées et éclatées (« Mon képi blanc »). Puis, à Marseille, où vous rencontrez une jeune immigrée tchétchène, sidérante avec ses mots dictés comme des balles qui percent votre corps (« Chto, interdit aux moins de 15 ans »). Vous poursuivez votre périple, à Nice, dans une maison de religieuses pour entendre Soeur Rose, venue de Bratislava jusqu’en France alors qu’elle n’avait que huit ans (« 12 soeurs slovaques »). Nos trois héros existent à travers la plume engagée de Sonia Chiambretto, « notre écrivain public » qui ouvre la parole pour nous la restituer à nos oreilles de citoyens devenus parfois sourds à la différence. Ces trois rencontres constituent  notre « identité nationale » car nous sommes faits de ce croisement d’idéaux, d’errances, d’enfermements, de libérations, là où la « nation » avec son plus petit dénominateur commun nous isole un peu plus du complexe.

De la trilogie, il me manquait « 12 petites soeurs slovaques ». Je suis allé jusqu’à Nantes, pour faire connaissance avec Soeur Rose, incarnée par Dominique Frot. Elle est frêle, habillée de noir, si petite que l’on peine à imaginer l’adulte : est-ce l’effet du religieux qui véhicule cette étrange impression? D’autant plus que la scénographie (raffinée et imposante, comme d’habitude chez Hubert Colas) articulée à la présence d’un curé dont le chant transcende la parole (impressionnant Nicolas Dick, posté au dehors de la scène) renforce la fragilité de ce corps tout entier dévolu à Dieu. Elle parle malgré tout, raconte son périple de la Tchécoslovaquie communiste à la France catholique puis explique le lent processus de transformation d’une petite fille en soeur Rose pour ad vitam aeternam. Elle parle comme elle réciterait une prière trop longtemps apprise et jamais restituée.

Mais elle est sous surveillance, notre chère Rose. Les fantômes circulent au-delà de ce décor noir, comme au bon vieux temps où enfant, nous prenions peur à la vue d’une ombre venue vérifier l’intensité de notre sommeil. Car ici, sur ce plateau, la religion affronte le théâtre et pas qu’un peu ! Le visage de Dominique Frot reflète cette tension jusqu’à la faire pleurer tout au long de ces  cinquante-cinq minutes. Ce sont les larmes de la profondeur, de la libération, une réponse lumineuse à la noirceur du décor. Ce sont des perles de pluie sur un sol trop longtemps desséché par la rudesse d’une vie de groupe qui ne laisse aucune place au corps turbulent. Nous l’écoutons Rose et son flot de paroles nous parle d’autant plus que nous sommes presque tous pétris de cette éducation religieuse qui formate durablement notre approche du collectif, de la diversité, du commandement.

Le corps de Soeur Rose, c’est notre corpus religieux ; la mise en scène, c’est notre échappée belle en pays laïque, conquise contre l’obscurantisme. « 12 soeurs slovaques » place le spectateur dans cet interstice, là où précisément l’acteur renonce pour se donner corps et âme à son rôle. Dominique Frot est exceptionnelle dans cet engagement parce qu’elle octroie à Soeur Rose sa citoyenneté dans la patrie des droits de l’homme et renforce la foi des « pèlerins spectateurs » en un théâtre combattant les dépendances obscures.

Pascal Bély, Le Tadorne

« 12 soeurs slovaques » de Sonia Chiambretto, mise en scène et scénographiée par Hubert Colas, joué au Lu de Nantes du 1 au 5 décembre 2009.

Crédit photos: Bellamy/1D-photo.org

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OEUVRES MAJEURES THEATRE FRANCAIS CONTEMPORAIN THEATRE MODERNE

Claire Delaporte, notre petite soeur de Tchétchénie.

«J’irais les chercher jusque dans les chiottes». C’est ainsi que parlait l’ami de notre Président, au sujet des Tchétchènes. Cette phrase « poutiniare », la comédienne Claire Delaporte l’extirpe de ses tripes, face à nous, dans ce décor blanc tapissé de matelas au sol. Elle joue dans « CHTO interdit aux moins de 15 ans » d’après Sonia Chiambretto, mise en scène par Hubert Colas. Elle incarne ces filles de 18 ans rencontrées par l’auteur dans un centre d’apprentissage de la langue française. Elles ont fui la guerre. En réponse à la noirceur des « chiottes », Hubert Colas répond par la douceur d’un décor, qui s’élargit par la magie de l’outil vidéo, arme secrète de l’art pour pousser les frontières poreuses entre la tragédie du réel et la beauté d’une utopie, symbolisée par Marseille, où l’on va « dans la rue des convalescents apprendre la langue ». Le texte claque avec des « comme ça », ponctué de « RAH » et nous guide sur la route qui mène de « SAINT PETERSBOURG » au métro Noailles. Claire Delaporte incarne la brutalité du propos par son corps statique presque blessé qu’elle déshabille pour le couvrir à nouveau, à l’image des mots qu’elle épelle, en évitant soigneusement les élisions comme des balles qui passeraient au dessus de sa tête.
Elle restitue avec force le chaos psychique vécu de l’intérieur ; mais rien n’est donné comme ça. La relation prend le temps de s’installer comme si nous devions avoir confiance l’un envers l’autre et dépasser nos peurs (oui, je le concède, cette comédienne exceptionnelle m’impressionne).
Arrive alors le moment imprévisible où Claire Delaporte incarne dans mon imaginaire ma « petite soeur » de Tchétchénie. Le théâtre d’Hubert Colas opère cette rencontre en jouant avec l’espace qu’il ouvre, puis réduit nous permettant dans ces va-et-vient d’accueillir les mots brisés de Sonia Chiambretto ( « ça ne me quitte pas ça tout en moi dans ma tête ça revient »). Cette mise en scène de la connexion sidère parce qu’elle épouse le texte, libère Claire et renforce notre écoute empathique. Alors qu’elle évoque sa « Tchétchène nostalgie », le fil d’Ariane entre elle et nous se tend pour suspendre les mots du poète. Sublime.
L’Europe politique de mes rêves pourrait remettre les apostrophes manquantes aux mots de Claire, cicatriser ses coups de glotte, pour que l’on n’oublie pas ce crime contre l’humanité.
Sonia Chiambretto et Hubert Colas signent là le plus beau manifeste pour Marseille, capitale européenne de la culture et de la soeurorité.Pascal Bély – Le Tadorne“CHTO interdit aux moins de 15 ans” de Sonia Chiambretto, mise en scène d’Hubert Colas a été joué le s 2,3 et 4 octobre 2008 dans le cadre du Festival ACTORAL de Marseille.

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Avec Mathilde Monnier, la danse est contemporaine.

À trois mois d’intervalle, trois chorégraphes ont posé un acte artistique fort dans un contexte de perte du sens qui n’épargne pas la danse. Lors du dernier Festival d’Avignon, le Canadien Dave St Pierre avec «un peu de tendresse bordel de merde »  questionnait le lien amoureux, malmené par nos sociétés globalisées où presque tout se marchande. Début octobre à Nîmes, Anne Teresa de Keersmaeker avec « The Song » nous projetait dans un espace ouvert, loin des conventions, pour stimuler nos imaginaires dans un temps (1h50) particulièrement inhabituel. Au Centre Chorégraphique National de Montpellier, Mathilde Monnier revisite un bref solo mythique de la danse contemporaine,  “La mort du cygne”, écrit par Fokine en 1907 pour la danseuse Anna Pavlova. Elle l’étire tant et plus jusqu’à casser la corde qui enferme nos représentations sur le mouvement. Ce souffle novateur impulsé par le  collectif plonge à chaque fois le public dans un océan de sensualité où le corps du danseur catalyse des contraires pour restituer de l’humain, certes turbulent, mais magnifiquement vivant. Loin d’un propos conceptualisé, ces chorégraphes nous offrent la possibilité de questionner notre rapport à la danse, à notre futur pour nous conduire inéluctablement à interroger nos façons de communiquer.

À Montpellier, Mathilde Monnier a donc frappé fort. Neuf danseurs, vont et viennent suivant une même mécanique qui, tout en se perpétuant, change de forme et de nature. Une alarme retentit, le groupe avance puis s’effondre comme pris d’épilepsie, un solo émerge (une « mort du cygne » sans cesse réinterprétée), le chaos s’installe puis l’ensemble disparaît, happé dans les coulisses. Cette forme n’est pas sans rappeler les « Flash Mob » (« foule éclair » ou « mobilisation éclair ») qui bouleversent les codes classiques de la manifestation en dynamisant le collectif à partir de l’outil interactif et participatif qu’est internet. Car cette danse est une riposte : réinventons le mouvement semble proclamer Mathilde Monnier, puisqu’il nous permet de mettre en dynamique notre vision d’un futur, dont l’espace s’est considérablement réduit !

L’urgence est palpable : alors que le présent file à toute vitesse, comment s’appuyer sur nos mythes fondateurs pour transformer notre avenir à partir d’une mémoire commune? Comment appréhender ce « cygne », symbole de notre angoisse face à un futur incertain? Mathilde Monnier et sa superbe compagnie de danseurs s’en emparent afin que ce solo révolutionnaire en 1907 (il signait un changement de paradigme entre le classique et le contemporain), le soit de nouveau en 2009, alors que nous vivons une grave crise de système. Elle  réussit ce pari d’articuler le solo (le sens) avec le groupe (la communication). Tout ce que la société du spectacle réduit, elle l’interroge pour nous propulser vers un changement de civilisation: pourquoi chercher à tout prix le mouvement s’il n’est pas vecteur de sens, si le corps nous empêche de nous confronter au « politique », s’il n’éveille pas une conscience individuelle et collective. À partir du mythe, elle nous permet aussi de questionner notre rapport à la danse, métaphore de l’articulation passé-présent-futur.

Pour nous aider, à l’image d’un match de rugby, de nombreux objets circulent, non pour leur fonction plastique, mais parce qu’ils sont vecteurs du mouvement. Ce collectif ouvre tellement l’espace, que cela en est prodigieux : la poésie finit par vous emporter. La danse est le groupe, le corps est la matière du sensible et nous sommes des spectateurs inclus dans le mouvement, car c’est à nous de relier pour sculpter ce corps social, seul espace où nous pouvons inventer notre futur commun. « Pavlova 3’23 » nous traverse, bien plus qu’elle nous tétaniserait par sa beauté. À côté des objets, viennent s’ajouter des rideaux de plastique noir, positionnés sur chaque côté de la scène, qui montent et descendent, et produisent un son quasiment “liquide”, si cher à Christophe Haleb (chef d’oeuvre présenté à Uzès Danse). Le fluide est partout et finit par vous caresser la peau comme chez Dave St Pierre où les corps glissent sur l’eau, tandis qu’une bâche du plafond tombe à terre et devient liquide mélodieux chez Anne Teresa De Keersmaeker.

Mais cette ouverture vers le futur serait impossible sans l’engagement des danseurs dans leur interprétation du solo. Cécilia Bengolea est impressionnante en Dalida fragile et évanescente, Olivier Normand vous emporte dans ses ondulations féeriques, I-Fang LI vous écartèle avec son grand écart, Julien Gallée-Ferré vous subjugue dans sa fuite mortuaire, et Thiago Granato nous fait pitié en roi déchu. Alors que les musiques d’Heiner Goebbels et Rodolphe Burger finissent de vous envelopper, vous ne rêvez plus : la danse contemporaine a signé l’un de ses plus beaux manifestes pour un nouveau langage des cygnes.

Pascal Bély, Le Tadorne

« Pavlova 3’23 » a été présenté du 12 au 16 octobre au CCN de Montpellier dans le cadre de la saison Montpellier Danse.

En tournée au Festival “Automne en Normandie” à Evreux le 31 octobre 2010; puis au Théâtre de la Ville de Paris du 2 au 6 février 2010.

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FESTIVAL D'AVIGNON OEUVRES MAJEURES Vidéos

Avec Dave St Pierre, les tendres enfants de Pina Bausch.

La danse est revenue en force au cours de cette 63ème édition du Festival d’Avignon. Et de quelle manière! L’époustouflant combat de Maguy Marin, la cérémonie majestueuse de Rachid Ouramdane, et le cri intérieur de Nacera Belaza ont marqué les festivaliers. À quoi s’ajoute le bel hommage à Pina Bausch, au coeur de la nuit, dans le jardin du Palais des Papes. Un parterre d’oeillets, crée par son ancien dramaturge et aujourd’hui chorégraphe, Raimund Hoghe, a magnifiquement accompagné un film composé d’extraits de spectacles joués dans la Cour d’Honneur. Un journaliste interviewe Pina Bausch sur la vision de son avenir. Hésitations puis…”le futur est un présent qu’il faut sans cesse réinventer. Avec amour“. L’image immobilise son visage. Une fragilité. Une force.

Le lendemain. 21h30. Il est assis sur sa chaise. Nu. Avec une perruque de longs cheveux blonds et bouclés. Il salue un à un les spectateurs entrants avec un geste frénétique de la main, accompagné d’un cri animal. Nous sommes quelques-uns à lui répondre. Nous rions de son culot. On le prendrait presque dans nos bras. Dans trente minutes, « Un peu de tendresse, bordel de merde ! » du chorégraphe canadien Dave St Pierre va débuter, mais nous y sommes déjà. Dans ce titre, un paradoxe, une injonction, une définition arbitraire de la relation décortiquée pendant une heure cinquante.

Ils sont dix-huit : neuf hommes, neuf femmes. Parité parfaite. Une se distingue du lot : habillée de noir, elle est la maîtresse de cérémonie, un big brother de la communication amoureuse, n’omettant jamais de parler en anglais traduit en français googolisé. Hilarant. Mais le sujet est grave : hommes et femmes seraient dans l’impossibilité de communiquer. Dès les premiers tableaux, le message, dansé par différents couples, est sans appel : nous sommes allés trop loin dans la marchandisation de l’intime, trop vite à étaler nos secrets sur Facebook. La démonstration n’est pas suffisante ?

Neuf anges bouclés, nus, échappés de Bacchus, débarquent sans ménagement pour monter dans les gradins. Ils hurlent, chantent, provoquent. Le public, hilare, ne sait plus où donner de la tête. Pendant qu’une orgie s’organise, les femmes, habillées, se disputent sur scène, s’insultent tout en imitant des actes sexuels. Tout n’est que sauvagerie. Le chahut dure dix minutes. Un bordel. Le nôtre. Comment s’y retrouver ? Chacun se perd dans un cadre qui explose. Pendant ce temps, Big Brother enlève sa culotte et la lèche. Elle se régale. D’autres démonstrations suivront : tout aussi savoureuses et explicites. Nous voulons l’acte d’amour, mais pas la relation qui va avec à moins qu’elle soit un « objet consommable » que nous réclamons, à corps et à cris. Big Brother ne se prive pas de faire le lien avec la relation que nous entretenons avec les artistes: du spectacle, du sang et de la sueur, mais surtout que cela ne nous éclabousse pas.

Dave St Pierre assume son propos, sans fard, ni démagogie : les femmes ne veulent plus jouer à ce jeu-là et quitte à goûter au gâteau de l’amour, autant se vautrer dans un vrai ! Les hommes, englués dans un imaginaire où la femme serait à la fois autoritaire et absente, se perdent dans des jeux puérils où la sexualité est une performance, un langage.

L’ouverture serait-elle à chercher dans une absence de sexe ? Pouvons-nous recréer la relation dans le tendre ? Les dernières scènes éloignent nos anges blonds et chacun, à nouveau civilisé, joue le jeu d’une tendresse ici célébrée. Elle requiert de s’immerger dans un nouveau liquide, celui d’une relation circulaire, où le corps imprégné retrouverait la souplesse du f?tus.

Dave St Pierre, a compris que la danse est l’art de l’intranquille, un espace d’interpellation et qu’elle requiert de la part des danseurs un engagement dans un corps torturant et généreux. Il est un des enfants de Pina Bausch, à qui il semble rendre hommage par cette rangée de chaises, symbole si fort de « Café Müller ».

Et l’on imagine ces dix-huit danseurs fraterniser avec Dominique Mercy, magnifique complice de Pina Bausch, et poursuivre la révolution des oeillets.

Pascal Bély – Le Tadorne

Pour prolonger, le regard de Francis Braun, spectateur éclairé…

On se souvient du célèbre “Pina m’a demandé” au Palais des Papes lorsque ses comédiens racontaient des bribes de leur vie intime ….c’était il ya plus de vingt ans, c’était dans le raffinement, le pudique.

Ce soir , aux Célestins , ses « Enfants » se sont fait l’écho de son passé, comme pour mieux la faire renaître…..ils n’ont pas fait pareil, c’était plus “dit”,  ils ont montré ce qu’ils savaient faire, ils ont dansé comme des fous, ils ont montré leurs sexes, leurs perruques et leurs fesses, ils ont montré leurs poils, ont joui, ont aimé, ont détesté, dans le calme, la violence et  l’orgie, sans scrupules, libérés, outranciers, jamais grossiers…toujours dignes et maîtres d’eux-mêmes.

Ils ont escaladé les gradins, enjambé les spectateurs en deux fois. La première, habillés année 50 avec des vêtements de tous les jours, la seconde fois complètement nus, en prise directe avec nous, joues contre fesses, sexe contre nez, trou du cul contre tête….l’un d’eux a même mis mes lunettes sur sa bite (soyons crus, on emploie les mots qu’il faut…ils vont bien avec ce genre de “show”).

Un show en traduction simultanée, dans un français traduit au premier degré…très rigolo, grinçant et terriblement incisif.

Les Enfants de Pina Bausch, Dave Saint Pierre et sa troupe nous ont raconté…..ils s’en sont tirés à merveille, ils nous ont nous emmener là où l’ont voulait secrètement aller sous les ordres ironiquement sarcastiques d’une Maîtresse Femme, qui a force de menaces et de manipulations,  vient s’effondrer  à la fin, gracieusement, mais épuisée.

Ce que ceux de Pina ne disaient pas, ses enfants l’ont dit….l’on montré avec joie et violence, se sont bien amusé. Ils ont dansé, ils sont passé sans complaisance du tragique au dérisoire, du rire aux sanglots…..

Merci a eux que l’on aurait aimé serrer dans nos bras, même trempés qu’ils étaient…ils auraient dû saluer parmi nous, dans les gradins……au milieu de nous…..bonjour la suite!!!!!!
Francis Braun

 
"Un peu de tendresse bordel de merde!" de Dave St Pierre du 21 au 26 juillet 2009 au Festival d'Avignon.
Crédit photo: Christophe Raynaud de Lage.
 
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Au Festival d’Avignon, Pippo Delbono se rend aux fous et nous sauve.

Il s’installe au fond des gradins, bafouille quelques mots en français puis se reprend : «je dois parler italien sur recommandation du consulat». Premier accent de vérité. Rires crispés dans la cour du lycée Saint Joseph. Le metteur en scène Pippo Delbono revient au Festival d’Avignon avec «La menzogna» (Le mensonge). Le décor impose une bâtisse au long mur gris avec au centre, une ouverture de porte qui conduit dans le noir. À gauche, des vestiaires d’usine ; à droite, un cimetière avec des caveaux transparents. Au centre, plusieurs petites scènes pour assurer le spectacle et la torture. On pense immédiatement à un camp de concentration; une vision de l’enfer. La vérité ne tarde pas à venir: nous sommes à l’usine, celle de Thyssen-Krupp où en décembre 2007, sept ouvriers sont morts brûlés vifs dans un incendie. L’enquête révélera la vétusté des lieux. En Italie, trois travailleurs meurent chaque jour d’un accident du travail. À défaut d’être triste, Pippo Delbono ressent de la pitié pour toutes ces disparitions comme lors de la mort de son père.

Après un cérémonial magnifique où des ouvriers entrent dans ce four crématoire dont ils ne sortiront jamais, un film est projeté où l’on voit un aumônier italien discourir sur la financiarisation de l’économie. Le discours est implacable. Le ton est donné. Pippo redescend sur scène pour accompagner la démonstration. Au cas où nous n’aurions pas compris. N’est-ce pas la fonction de l’artiste que de descendre dans la cage aux lions ? Habillé d’un costume cravate noir, d’une lampe de poche et d’un appareil photo numérique, il se transforme en Monsieur Loyal cynique, dénonçant « le système » tout en profitant de ses largesses. Il n’oublie pas de nous y inclure en nous mitraillant en permanence. Les flashs sont autant de preuves à charge. Nous en sommes. Malaise.

C’est ainsi que pendant plus d’une heure, la troupe va défiler pour nous faire vivre cette « maison de fous », notre maison commune. Le plus étonnant des paradoxes, c’est qu’avec Pippo Delbono, la folie est une parade émouvante de corps marqués, où le cabaret ressuscite les âmes damnées pour nous expliquer ce que nous savons déjà. Mais alors, pourquoi écrire cet article ?  Qu’importe. Pipo Delbono poétise ce que Jan Fabre dégueulait la semaine dernière dans ce même lieu. C’est un système où l’on n’a de cesse d’amuser la galerie par une société du divertissement toujours plus omniprésente, prompte à répudier aussi sec ceux qu’elle a encensé. C’est un système où la seule sortie est d’emprunter le chemin qui mène vers ce trou noir. Qui plus est si vous êtes une femme où l’Eglise vous remet au placard. Ici, point de justice : une fois «inexploitable», vous disparaissez à moins que vous n’aboyiez avec les loups. Et encore. Le système aura toujours raison de votre audace et de vos lâchetés.  Dans ce monde globalisé, les artistes tels des anges jouent au chat et à la souris (à l’image du Festival d’Avignon ?) mais finissent par entrer dans le rang parce que la culture a aussi son économie  et son système d’exploitation. Tout ceci, Pippo Delbono le danse avec sa troupe inimitable de gueules cassées. Le ton monte souvent, effroyablement,  comme s’il suffisait de gueuler pour se faire entendre : est-ce le signe d’impuissance de l’artiste ?

Il faut attendre l’arrivée de Bobo (qui a vécu plus de cinquante ans dans un hôpital psychiatrique) pour que cesse le vacarme. Il a l’expérience des fous et fini par ne plus les voir. Son analphabétisme est sa protection ! Il est la figure du sage et du sauveur. Après avoir vérifié que les morts sont aussi dans les placards, Bobo nous fait don d’une parade inoubliable et s’en va chercher Pippo, nu, à terre. En le priant de se rhabiller, il lui offre la possibilité de se relever alors que le père en son temps est resté à terre. En enfilant les habits du poète, ils s’avancent vers nous pour poétiser le monde. C’est leur vérité face au pouvoir berlusconien et sûrement la nôtre. Avons-nous le choix ?

Pascal Bély – Le Tadorne.

"La menzogna" de Pippo Delbono du 18 au 27 juillet 2009 dans le cadre du Festival d'Avignon. En tournée dans toute la France en 2010 (Marseille, Paris, Bayonne, Sérignan, Caen, Toulouse, Rennes, Strasbourg).