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Au festival d’Avignon, les forces motrices de Jeanne Balibar et Boris Charmatz..

 

 

Bouleversé. Transpercé. Bousculé. Avec la danseuse malade“,  Jeanne Balibar et Boris Charmatz démontrent ce que l’on omet trop souvent: la danse est un art difficile, engageant, qui déforme, tord, essore, décolle, plie. Distancié de deux rangs seulement, je suis ébloui au sens propre, comme au figuré : rarement la danse ne m’a été évoqué de cette façon, avec autant de sincérité, de fragilité, d’humilité. Sans faire scandale, «la danseuse malade» fait rupture dans le consensus mou actuel qui entoure certains spectacles chorégraphiques, où le “public consommateur” se questionne peu sur le processus oubliant que cet art se régénère à partir de sa transdisciplinarité.
Tout commence par une explosion sur la tête. Le corps disparaît presque dans la fumée.
Ça tousse dans la salle.
Déjà.
Un camion blanc avance, téléguidé du plafond par un cordon ombilical. Boris Charmatz et Jeanne Balibard sont au sol, qu’ils décollent comme un plasma ; ils fusionnent puis se séparent. Je ressens une naissance, celle d’une nouvelle représentation du butô, l’une des danses les plus caricaturées qu’il soit. J’y suis. Ils ne me lâcheront jamais : du plasma à mes tripes. Les corps explosent, se liquéfient ; se fluidifient. C’est beau. Impressionnant. Elle se dégage, monte dans le camion. Elle a pris froid ; tout ceci finit par la fragiliser ; elle est enrhumée. Parle du nez. Le corps parle toujours.Nous voilà partis pour une conférence, où les mots de Tatsumi Hijikata « co-père » du buto, loin du bavardage, traversent le corps de Jeanne, prêt à se briser contre la vitre. Le camion véhicule le corps, mais peut à tout moment l’écraser, nous foncer dessus. Je le suis des yeux alors qu’il arpente la scène, avance, recule, tourne sur lui-même. Il nous éblouit et se fait danse. Les mots buttent, déchirent et le corps se cogne, à se prendre la tête.
Le butô vient du dedans, comprenez-vous ? C’est la danse des mots qui se heurtent au corps. Voyez-vous?
Ce spectacle me ronge de l’intérieur : il me révèle des émotions nouvelles.
Mes mots butent.
Ces deux-là m’ont trimbalé dans le chaos.
Boris Charmatz a fait danser le théâtre.

Pascal Bély
www.festivalier.net


“La Danseuse malade”, de et par Jeanne Balibar et Boris Charmatz, a été vu au Théâtre de la Ville du 12 au 15 novembre 2008. Actuellement, au Festival d’Avignon du 21 au 24 juillet 2010.

La blogosphére est inspirée: à lire deux regards sur “Un soir ou un autre” et sur “Images de danse

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Joseph Nadj rend plumes le Festival d’Avignon.

Il existe une danse démocratique, ouverte à tous, qui pousse délicatement les portes de l’imaginaire, sans brutaliser, mais avec la force du propos. Ce soir, au Festival d’Avignon, « Les corbeaux » du chorégraphe Joseph Nadj et du musicien Akosh Szelevényi ont ébloui, sans effraction, pour nous inviter à découvrir l’atelier du «peintre danseur» et du «musicien pinceau».

Tout est en place pour que nous puissions suivre avec délicatesse, loin du brouhaha des crises, cette métamorphose de l’homme-oiseau. Tel un médiateur, Nadj accompagne. Derrière une toile défilante, il se cache pour dessiner ce qui lui passe par la tête au carré...Le papier déroule et je m’enroule dans cette carte de l’imaginaire, celle tracée par les oiseaux migrateurs qui volent au dessus de nos têtes alors que nous empruntons les chemins de traverse.

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Puis, il apparaît. Avec son costume noir, il est nuit et ses cheveux gris se font lune. Tandis qu’une poudre noire descend du ciel, Nadj et Akosh jouent une musique d’étoiles filantes à partir de cylindres. Est-ce des bombes déterrées? Ce rituel funéraire prépare une renaissance. Ma vue se trouble.

Je le suis, j’ai confiance. La musique étonne, détonne, m’enveloppe. Joseph Nadj poursuit son voyage et le corbeau pointe le bout de son nez pour se faire pinceau. La danse remplume, le mouvement dessine le squelette de l’oiseau, et le corps vole. Le corbeau accueille le pinceau volatile de cet homme devenu le Michel Ange de nos parois nocturnes. La musique amplifie le battement d’ailes tandis qu’il plonge dans un liquide amniotique noir pour renaître de ses cendres.

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Nous y sommes. Il scintille comme si les étoiles s’étaient collées à lui pour l’éclairer. Il se pose sur la toile, sur le bord de nos fenêtres d’où nous contemplons son envolée qui provoque la tempête du sublime. Notre souffle coupé le fait fuir. Il ne crie pas et la musique silence. Cet oiseau de bel augure a rejoint les rapaces de nuit dans la forêt de Gisèle Vienne.

Je le suis, car le Festival est le territoire des humains migrateurs qui se perdent dans la forêt pour voler de leurs propres ailes.

Pascal Bély – www.festivalier.net

« Les corbeaux » de Joseph Nadj et Akosh Szelevényi. Au Festival d’Avignon du 18 au 26 juillet 2010.

Photo: Christophe Raynaud de Lage.

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Au Festival d’Avignon, s’abandonner pour la danse.

Le Festival d’Avignon aurait-il de la suite dans les idées? Après une édition 2009 où la danse cherchait sa place et avant celle de 2011 où le chorégraphe Boris Charmatz sera l’artiste associé, 2010 est l’année charnière où se poursuit l’accompagnement du public vers l’idée qu’au-delà des classifications, tout est question de langage. Cindy Van Acker nous propose son parcours comme s’il reposait sur ses épaules de tracer un chemin de danse entre les stars Anne Teresa de Keersmaeker , Alain Platel  et les formes plus radicales de Julie André T. et Angelica Liddell .

Débuté très timidement lors du « Sujet à vif » avec « Rosa, seulement» (sorte de work in progress avec de jeunes acteurs de théâtre immergés dans une série de mouvements sans surprise), Cindy Van Acker s’est déplacé au lycée Mistral pour quatre solos (“Lanx”/”Obvie”/”Nixe”/”Obtus”) où le spectateur vit un moment d’écoute particulier, accompagné par une musique minimaliste et vrombissante! C’est dans ce paradoxe que je trouve le chemin pour mobiliser mes ressources, mon histoire de danse et vivre l’une des expériences les plus stimulantes qu’il m’est était donné de partager dans le cadre du festival.

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« Lanx » est une entrée en « matière », interprété par Cindy Van Acker. Au sol, elle invite à lâcher prise, où la ligne du corps se fond, où la courbe contient, où un bras tendu prolonge au-delà des limites. Il devient inutile de vouloir appréhender une vision rationnelle du corps (la tête et les jambes!). Inutile. Mais un fléchage au sol aide à ne pas se perdre, tout en donnant une douce impression de démultiplication de l’espace; je le ressens comme un filet sécurisant entre elle et nous. Pourtant, Cindy Van Acker nous fait confiance: elle sait que nous sommes capables de nous appuyer sur ses gestes minimalistes pour comprendre qu’un mouvement c’est aussi la dynamique de notre regard. Et qu’avec quelques mouvements verticaux, elle vous perd dans sa matière pour vous reprendre alors que le corps roule au sol. Magnifique.

Le deuxième solo, « Obvie » dansé par Tamara Bacci, m’a englouti jusqu’à me faire perdre pied et provoquer un blanc, un  rêve éveillé. Alors que le volume de la musique atteint des sommets, que les murs du plateau de « Lanx » ont été abolis, le noir est le sol du vide, l’abîme. Je perds mes sens, mes perceptions sont embrouillées. Je tombe. Plus aucune image ne me vient. Seuls les applaudissements me ramènent au réel. Je quitte le lycée hagard en me trompant de direction.

Un jour plus tard, « Nixe » m’éclaire. Du « noir terre », je suis propulsé vers l’éblouissement. Perrine Valli s’approche d’une rangée de néons pour y fluidifier la lumière. Elle la traverse du bas vers le haut (à moins que cela ne soit le contraire…), la rend liquide tandis que le plus petit mouvement change radicalement la perception : ce n’est plus un corps qui danse, mais la danse qui fait corps!  À partir de mes sensations, j’investis pleinement l’espace horizontal  crée par Cindy Van Acker: l’important n’est pas ce que je vois, mais ce que je ressens pour voir. Bouleversant. Mais je n’ai encore rien vu.

Le quatrième solo est une apothéose. A la lumière matière du corps de « Nixe », « Obtus » fait du noir une matière où le corps se fond. Debout, Marthe Krummenacher apparaît puis disparaît. Ces apparitions fulgurantes me tétanisent par leur beauté. L’émotion me submerge quand deux bras deviennent deux jambes, qu’une tête fait le dos, lorsque le mouvement crée l’illusion d’un tableau de William Turner. Le noir ne s’oppose plus à la blancheur des néons posés au sol, mais forme avec elle une profondeur sans limites dans laquelle la danseuse se perd. Je transpire parce que le beau procure un bonheur physique, que la danse creuse des galeries dans l’imaginaire où apparaissent des tableaux qui vous précipitent dans un abyme de beauté.
Écrire sur la danse de Cindy Van Acker, c’est plonger au coeur d’une langue de quatre mots.

Lanx Obvie Nixe Obtus, le Nouveau Monde.

Pascal Bély – www.festivalier.net

“Lanx” “Obvie” “Nixe” “Obtus” de Cindy Van Acker au festival d’Avignon du 14 au 18 juillet 2010.

Crédit photo: Christophe Raynaud de Lage.

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Angelica L.

Ce texte est un poème dédié à Angelica Liddell pour son spectacle « La casa de la fuerza » qui a bouleversé tant de festivaliers. Il est à mettre en lien avec la critique de Pascal Bély. Ce texte est un cadeau. Au théâtre, à Angelica. A nous.

Angelica, on a envie de l’appeler Angelica L, comme on dit de Marguerite D. ou de toute héroïne.
Angelica L. est héroïque.
Elle incarne la Douleur, et la Douleur l’incarne.
Sa douleur rejoint celle de toutes les femmes.
Elle est corps décharné, bras ouvert jusqu’à la souffrance du Christ.
Par son sang elle se souvient de Gina Pane des années 1968;
 
Son sang coule des genoux de son Christ.
De sa douleur, elle a les clous de sa scarification, elle saigne de sa douleur, on lui prend son sang avec un tel plaisir qu’elle l’offre ensuite avec un grand sourire.
Elle déverse sur la blancheur de son linceul, le rouge de ses veines.
 
L’avion passe avec un enfant, le voyage ainsi commence.
Cinq heures à les voir chanter, danser, parler, c’est cinq heures comme cinq minutes, c’est cinquante  années de cris, c’est ainsi,  le long voyage de sa vie.
 
Aimer à ce point pour mourir toute seule, faire sa toilette de son corps avec des citrons, se mutiler jusqu’au plaisir de la douleur, elle se sent comme une merde, sa solitude est un scandale.
Elle continue, néanmoins à manger du Tiramisu…
 
Être pute ou mourir, on installe les canapés d’une manière inversement logique, on fait la course jusqu’à l’étouffement, on enterre l’autre sous le charbon, on l’étale, on l’enlève…
Angelica éclate de douleur, se déchire et nous attache. Elle  est  regardée, on la respire, elle nous attache encore plus et on devient son intérieur.
On se sent liquéfié puis  absorbé par son corps et par ce qu’elle dégueule.
Son histoire devient une histoire immense….ses soeurs-femmes l’accompagnent et vivent la douleur des autres.
On est fatigué, le corps a du mal à suivre, on est avec elles toutes, ces femmes, ces soeurs, ses frères de déchirement.
On est dans la stupeur, on veut que cela continue encore jusqu’à demain, encore, toujours, le temps ne  compte pas, il passe et on ne s’en doute pas.
Jan Fabre  nie l’histoire individuelle, Angelica L nous impose le contraire. Elle passe avant  tout le monde. Elle est l’exemple.
 
Des musiques pop aux paroles effrayantes, un violoncelle et des fleurs, un moment inouï comme posé là, hors du temps. Avec des fleurs, Brel et Elvis, des images à la Pina (encore-toujours), la lenteur de l’amour, je te cajole, je t’aime, calme et volupté, les petits canapés de Gulliver, la force du Culturiste, tiens je renverse la voiture, je suis un mec moi !!!!
 
Comment sortir de là, épuisé, éreinté dans un bonheur inouï de grâce et de suspension.
 
L’autre soir, l’Espagne a gagné…Elle l’a appris, elle a hurlé de bonheur, sautillant comme une enfant, tellement heureuse.
La douleur d’Angelica était cicatrisée, et nous, nous étions meurtris de bonheur.

Francis Braun – www.festivalier.net. 

A lire la critique de Pascal Bély en Français et en Espagnol.

“La casa de la fuerza” d’Angélica Liddell au Festival d’Avignon du 10 au 13 juillet 2010.

 

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Au Festival d’Avignon, Vanessa Paradis.

C’est l’un des grands moments du début de ce Festival d’Avignon 2010. Bouleversant à plus d’un titre. « Gardenia » du chorégraphe Alain Platel et du metteur en scène Frank Van Laecke prouve, une fois de plus, que le Théâtre flamand sait décaler notre regard vers les “angles morts” de notre société. Vanessa Van Durme que nous avions tant aimée ici lors de son dernier spectacle, leur a soufflé une idée de départ: réunir sur scène de « vieux travestis qui dansent gaiement sur une musique triste ! ». Quelque temps plus tard, ils sont sept sur scène autour de Vanessa et d’un jeune danseur pour faire revivre ce cabaret éphémère, pour que le rideau se lève enfin et dévoile un pan entier de l’histoire du spectacle vivant.

Autant enlever le masque. L’émotion ne m’a pas quitté tout au long de la représentation. De la première minute (si politique, tant attendu) à la dernière (si respectueuse de la part du public), j’ai baissé la garde pour (re) vivre mon histoire. Car ces hommes et ces femmes ont été sur la route de jeunes adultes perdus, apeurés par le sid’amour, pour leur donner la force de s’affranchir des habits sur pièce confectionnés par des familles oppressantes et une société autoritaire. Alors qu’ils s’avancent vers nous, dans leurs vêtements de ville, sur ce sol en pente, je sens que les lumières et la scène vont les libérer de cette atmosphère de maison de retraite dans laquelle nous les avions oubliés. Mais Alain Platel et Franck Van Laecke n’éludent en rien notre responsabilité d’avoir fait basculer cette pente afin que  disparaissent peu à peu ces corps qui nous ont pourtant tant donnés. Pas plus qu’ils n’épargnent le milieu de la nuit sur la violence de ses rapports sociaux et amoureux.

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Mais ce soir, il est temps de nous rapprocher, de créer l’équilibre entre notre gradin en pente et leur scène verticale. C’est ainsi que « Gardenia » multiplie les points de rencontre pour que le «genre» ne soit plus une question, mais un corps en mouvement. Le résultat est magnifique, généreux, car la mise en scène épouse le processus du travestissement en évitant de tomber dans la gaudriole et la moquerie. La musique joue une fois de plus dans ce festival sa fonction mémorielle et pacificatrice : «Gigi», «comme ils disent», nous est revenu « d’Alexandrie, Alexandra » tandis que la longue dame brune veille sur le destin de chacun. La présence de ce jeune danseur majestueux au milieu de ces vieux travestis amplifie la tragédie, rend poreuse la frontière entre masculin et féminin, symbolise le commencement là où approche la fin et incarne pour toujours «l’objet de tous nos tourments». Les tableaux se succèdent et la scène bascule vers le conte, l’enfer pour n’être qu’à la fin qu’un pacte respectueux entre nous et ces artistes de l’âme. On prend ainsi conscience du rôle déterminant des acteurs travestis pour que le mouvement du corps incarne le désir refoulé (il est d’ailleurs troublant de constater le poids du travestissement dans certaines créations actuelles).

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« Gardenia » est situé sur la frontière poreuse entre la danse, le théâtre, le cabaret, la musique. Dans une explosion de joie, le public du Festival d’Avignon signifie une fois de plus qu’il est grand temps d’ouvrir les codes de la représentation. Il en va de notre désir d’être encore uni, divers et fraternel.

Pascal Bély – www.festivalier.net

Poursuivons avec Bernard Gaurier…

« Gardenia », troubles fleurs des riantes années

Sur un plateau en pente douce (parquet usé des vieux dancings et chaises sans âge pour le repos des danseurs fatigués) ils sont neuf à nous regarder dans leurs costumes gris impeccables. Doucement l’un d’entre eux s’avance et se place face au micro pour lancer en l’air les mots qui ouvrent la danse.
Du Shanghai au Piano, des virées au creux du Marseille de la nuit à celles en bus au bois. Une pluie de souvenirs et de visages remontent alors à mémoire, la force politique et humaine de cette invitation me colore les yeux de brume. Il était une fois, un hier… et, aujourd’hui, ces quelques un/une là devant nous vont en porter la force et l’accrocher très haut dans le ciel de l’humanitude. Très vite nous sommes amenés à lâcher la barre de nos retenues et invités à entrer dans l’émergence du monde de nos souvenirs les plus « secrets ».
Après que les masques soient tombés c’est aux costumes de glisser à terre et aux corps qui se dévoilent de se révéler/revêtir d’apparats plus troubles et vaporeux. Pour souligner une singularité encore bien singulière aux yeux de beaucoup, une « vraie femme » et un jeune homme accompagne ce bel attelage. Les dieux de la nuit sont ici convoqués pour ouvrir les regards tendres et généreux de qui les observe. Elles, ils, ilelles sont magnifiques de leur chair offerte et de leur force à être.
Qui est qui ? Le genre ici importe peut, le corps et le c?ur s’affirmant bien au-delà. La tendresse, quand bien même elle soit vache, cruelle  ou « vulgaire » (soulignant ici la violence et la désespérance qu’on croise parfois au milieu de la nuit) porte haut la douceur humaine de ces différences qui ici viennent à notre rencontre. La dignité qui se dégage invite à ouvrir l&apos
;histoire vers la singularité de chaque être humain, à se percevoir soit même singulier, même si notre différence ne nous porte pas là où sont ces beaux oiseaux de nuit.
En cela le pari d’Alain Platel, Franck Van Laecke et Vanessa Van Durne est gagné, ils offrent ici à chacun l’espace où intimement se rencontrer avec tendresse et respect. Fleurs de pavots, du mal ou du souvenir, ces gardénias sont une gerbe de baisers. Le public ne s’y trompe pas en leur offrant un bouquet de bravos, debout comme il se doit lorsqu’on reconnait la justesse et la générosité.

« Gardenia » d’Alain Platel et Frank Van Laecke, au festival d’Avignon du 9 au 12 juillet 2010.

 Credit photo: Christophe Raynaud de Lage

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Au festival d’Avignon: F..Fuer…Fuerza!

3h30 du matin. Les spectateurs n’ont plus beaucoup de force après les cinq heures de ce chef d’oeuvre pictural, d’un théâtre chorégraphique, épuisés par tant de sollicitations visuelles, auditives, voire olfactives. « La casa de la fuerza » de l’Espagnole Angélica Liddell est un coup de poing, qui vous précipite dans la crise, celle que vous aviez un peu trop vite oubliée. Sauf que le théâtre est là pour raviver les plaies parce que nous sommes tous faits de cette matière là. Ce soir, au Cloître des Carmes, acteurs et spectateurs sont infiniment, intimement liés par toutes ces « petites histoires » dont nous en avons tous fait de grandes : le chagrin d’amour, le mal de vivre, l’abandon, le renoncement de soi…Appelez ça comme vous voulez. C’est notre enfer commun. La vraie crise, c’est celle-là. L’économique, n’est qu’économique…et puis, ça commence à bien faire. Assez de discours ! Place à la vérité. Au corps.

Elles sont trois femmes, six destins. Cherchez l’erreur dans l’addition. À la différence de certains hommes qui sont toujours prompts à défendre des causes humanitaires, mais ne peuvent s’empêcher de maltraiter leur compagne, ces trois femmes dépressives au premier acte en invitent trois autres au dernier, pour évoquer la situation de la condition féminine au Mexique. Tout est lié. Nos chagrins d’amour s’inscrivent aussi dans un contexte sociétal. Mais aussi parce qu’être femme battue, violée et tuée ailleurs est un chagrin d’amour pour toute l’humanité.

Trois actes pour (re)vivre du dedans ce que nous avons tous voulu crier au dehors. Car le mal d’amour, la séparation atteint son paroxysme dans la souffrance du corps. Comment porter au théâtre ce qui est d’habitude métaphorisé par des opéras, des danses, des histoires à dormir debout… Ici, tout est convoqué.

Le texte, puissant, parce qu’il est fait de mots d’une tendresse brute ;

la musique, omniprésente, en boucle (du Bach et de la pop), parce que sans elle, nous n’aurions peut-être pas survécu au naufrage de l’âme et qu’allongés, Bach, Brel et Barbara ont été nos analystes au doigt et à l’oeil;

le liquide, parce que ça déborde et que l’amour finit toujours par prendre l’eau ;

le sang, parce que l’on se saigne aux quatre veines pour sortir de ce merdier ;

des canapés, beaucoup de canapés, une armée de canapés, parce qu’ils sont nos lits d’enfants avec ou sans barreaux, c’est selon;

des fleurs, en bouquets pour fracasser ce qu’il reste de beau ; en pot pour fleurir les cimetières ; en bouton, pour renaître;

un immense cube de pâte à modeler pour sculpter, enfanter d’une armée de bonhommes façonnée par la tendresse et la paresse, le tout pour résister à la bêtise machiste ;

le tiramisu…parce qu’avec Angelica Liddell, c’est le seul gâteau qui vous relève en chantant ;

le charbon, oui du charbon, pour creuser la tombe, épuiser le corps, tomber au fond du trou, et provoquer le coup de théâtre le plus magistral qu’il nous ait été donné à voir, tel un coup de grisou dans la tête de ceux qui continue à nous gonfler avec leurs classifications (théâtre, danse, et compagnie).

Toutes ces matières façonnent la mise en scène et  « la casa de la Fuerza » bouleverse une partie du public : les corps se fondent dans les objets et leur donnent une âme, la musique épouse les matières, et vous finissez par être sidéré, immobilisé, par une telle orgie de la tolérance et de la beauté. Car ici, le corps n’est pas manipulé, tel un objet pour créer du propos, mais il est traversé pour que tout nous revienne, comme une exigence de vérité. Le corps de l’acteur est un don au public, un lien d’amour engagé et engageant où l’on convoque une infirmière sur le plateau pour prélever son sang et tacher sa chemise. « Je suis sang ».

« La casa de la fuerza » sera l’un des grands moments de l’histoire du festival d’Avignon. Parce qu’Angelica Liddell ne se contente pas de regarder les hommes tomber. Elle leur offre la force de sa mise en scène pour que «Ne me quitte pas » soit un hymne à la joie.

Pascal Bély – www.festivalier.net

“La casa de la fuerza” d’Angélica Liddell au Festival d’Avignon du 10 au 13 juillet 2010.

Credit photo: Christophe Raynaud de Lage

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FESTIVAL D'AVIGNON LE GROUPE EN DANSE OEUVRES MAJEURES Vidéos

Avec Anne Teresa de Keersmaeker, nous sommes entrés dans la nuit…

Sylvain Pack et moi-même avons vu « En atendant » d’Anne Teresa de Keersmaeker. Nous avons écrit chacun de notre côté. Tentative d’articulation avant lâcher-prise !

20h30 précise, le Cloître des Célestins se remplit peu à peu. La chorégraphe belge Anne Teresa de Keersmaeker et son équipe longent la scène pour s’asseoir dans les gradins. Du groupe,  une femme tient un calepin entre ces mains. Ce sera la partition. Il n’y a aucun décor, au centre, un large rectangle de sol damé. Quelques pierres affleurent à la surface. Sous les deux arbres, des feuilles épars comme si l’automne nous revenait en plein mois de juillet. L’odeur nous caressera.

Il y a un petit banc au bois usé, fragile, posé contre la force d’un arbre. Ce sera délicat et déterminé.

Il n’y a pas de projecteur. La lumière sera poésie et notre regard éclairera.

Il fait encore jour lorsqu’un joueur de flûte traversière se met en avant et nous interprète, d’une seule traite, toute la gamme de son instrument, utilisant le souffle continu jusqu’à son apogée et son éreintement. Le ton est lancé. Le corps sera musical. De son souffle, naîtra une partition chorégraphique.

Ils arrivent, quatre hommes, quatre femmes. Du dépouillement scénique, il ne reste que ce savant équilibre des sexes et leur vêtement de toile et de jean : ce sera un mélange des «genres» d’où la peau se libérera.

En atendant“, la pièce d’Anne Teresa de Keersmaeker, commandé pour ce 64e Festival d’Avignon nous  coupera le souffle.  Lors de cette création, tous mes a priori partiront en fumée. Le maniérisme, voire une certaine suffisance, qui semblaient parfois poindre dans la maestria chorégraphique d’Anne Teresa de Keersmaeker, n’étaient peut-être alors que les effets d’une rigueur de recherche sans compromis. Chacun des interprètes teste le sol, apprend à marcher, seul ou ensemble, mais déjà nous sommes avec eux. Car la terre, est notre patrimoine commun. Nous la foulons tous. Voilà que la danse met en musique la terre promise, matière pour sculpter le groupe.

…Sylvain,  les spectateurs du Cloître sont derrière vous. Avec le pied à terre, nous battons la mesure de vos mots…C’est à vous…

Tous les spectateurs sont aussi silencieux que l’espace, attentifs au son des pas et des premiers signes invisibles qu’ils tracent au sol. Le regard des danseurs s’inspecte, s’invite, se jauge. Aller. Retour. Le pneuma, mot grec désignant le souffle et, pour le monde médiéval, l’esprit, bat la mesure. Accompagnés par des chants qu’on entendait au XIVe siècle à Avignon même, les corps s’enhardissent dans des combinaisons toujours plus subtiles. L’Ars Subtilior, ce courant de la musique polyphonique se fond lentement à la danse, qui cache et rend si mystérieuse sa fabrication, qui superpose ses rythmes et complexifie toujours plus ses intentions.

Enfin, dans ce raga du soir, le soleil dépose ses dernières couleurs sur des tableaux inoubliables, corps groupaux enchevêtrés et illuminés par l’engagement de leur contact. Chutes du jour, chutes des époques. Les ressources et le don des interprètes m’animent, guident mon esprit et mon regard. Je me penche et me retourne pour ne rien rater, mais déjà la machine infernale d’Anne Teresa de Keersmaker est enclenchée. Et si je regarde un des corps se suspendre dans le temps et danser de l’intérieur, je ressens tous les autres qui font lien. Un autre mord la poussière à nos pieds. Un autre jouit et s’élance pour le simple et grand bonheur d’être animé.  Étrange sentiment lorsque l’objectivité nous quitte, que la raison s’éloigne et que tout autour devient monde sensible.

Nous enlevons nos armures et la moindre oscillation de note, le moindre détail, un échange de costume, de la terre collée au front, deviennent une affaire personnelle. On s’occupe de nous, on nous coupe de toute pensée et la beauté, surprenante donne, notion méfiée, prend le relais de nos paroles, emballe notre coeur, embue nos yeux. La nuit tombe sur le cloître. L’acuité des spectateurs est mise à l’épreuve, l’attention décuplée. Maintenant peut commencer l’émerveillement.

La transe ultramillimétrée d’Anne Teresa de Keersmaker me saisit et me perd. Je me sens plus humain, très concerné. L’offrande devient manifeste. Le plus jeune s’étend et donne au public la chair de son torse dans la pénombre grandissante de la cour. Il se relève et précise son geste, enlève sa culotte et s’allonge de nouveau dans la même position, une main cachant son visage. Mark Lorimer et Cynthia Loemij, poètes athlètes et fidèles danseurs de Rosas, décuplent de grâce, arpentent et font résonner tout l’espace de leur pieds nus. Nous sommes entrés dans la nuit, je navigue dans l’inconscience. Un danseur nu se jette au milieu et semble danser infiniment, pour la dernière fois, un corps blanc, dessiné par la nuit, unique lumière dans l’espace d’un monde assombri. J’entends derrière moi une personne qui ne peut retenir son émotion. Le spectacle s’arrête. J’essaie de reprendre contrôle, de revenir à mon siège. Je reprends souffle difficilement alors que les rappels et les hourras fusent déjà. L’émotion est partout. Sylvain Pack.

En quittant le théâtre, je marche sur le bitume. J’ai eu ma terre promise. Je ne sais plus où je vais.
Je ne sais plus rien de la danse.
Juste qu’elle est théâtre.
Pascal Bély – www.festivalier.net

“En attendant” d’Anne Teresa de Keersmaker au Festival d’Avignon du 9 au 16 juillet 2010.

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Au Festival d’Avignon, Gisele Vienne provoque notre reforestation.

Il fallait bien que cela arrive. Chaque année, le festival d’Avignon nous fait vivre l’Expérience, soude la communauté de spectateurs, laisse l’empreinte indélébile. En cette fin d’après-midi caniculaire, la pièce de Gisèle VienneThis is how you will disappear ») est un havre de fraîcheur qui par moment glace la peau d’un spectateur peu habitué à vivre « sa » descente aux enfers. Comment écrire sur cette oeuvre sans rien dévoiler, car la surprise, l’étonnement, la peur font partie d’un processus magnifiquement travaillé?

Difficile de s’en tenir à l’histoire qui compte à peu de mots, mais où les corps projettent nos fantasmes, nos désirs inavoués, nos forces et fragilités. Il faut imaginer une forêt comme décor (avec de vrais arbres sans feuilles qui montent haut et des sapins d’un vert aux reflets noirs), où les odeurs remontent du plateau pour vous inviter à lâcher-prise, où le fond de scène semble s’enfoncer à l’infini pour y perdre votre regard. Votre corps ne résiste pas longtemps à l’appel des sons : l’exceptionnelle musique originale de O’Malley, de Rehberg, vous traverse à l’image de ce faucon et de cette chouette qui parcourent la scène de gauche à droite. Car, ici, tout n’est que traversée en descente dans une pureté de rapport à la nature déconcertante.

Elle est là. C’est une belle athlète. Il est là avec son survêtement blanc cache-misère d’une splendeur passée. Ils s’entraînent, de long en large, mais pas de travers. Impossible. Leur espace horizontal est trop étroit tandis que leur relation s’enfonce dans la forêt. La musique élargit le chemin de la souffrance à une telle soumission. Leur animalité ne fait plus de doute à mesure que les lumières se tamisent pour amplifier le contraste entre leurs corps. Elle est biche, il est loup. Elle est oiseau, il est l’appât. Vous serez peut-être l’arbitre de ce combat de cerfs. Il finit par disparaître, elle aussi, dans un déluge de brouillard et de pluie fine qui vient vers vous pour vous perdre. J’ai froid et je commence à avoir peur du plaisir. Cela sent bon, comme une peau après l’amour. À moins que cela ne soit l’odeur de la mort, celle que vous auriez provoquée pour préserver la survie de votre espèce. Mes vêtements collent et mon corps descend peu à peu du fauteuil. Le Théâtre se (me) métamorphose : dans un processus régressif qui semble ne plus vouloir s’arrêter, tout s’embrouille et tout renaît. De ce culte de la performance dont vous êtes le rapace qui rode, Giselle Vienne vous fait oiseau de nuit et la souffrance se fait brume…

L’arrivée d’une rock star suicidaire amplifie le décor de mort. Les arbres deviennent squelettes, comme s’il l’on projetait sur eux, les os enfouis des artistes et de ceux qui n’en sont jamais revenus. Le blanc de la mort se confond dans l’aube qui éclaire le visage de marionnettes posées là. Fantômes de notre enfance égarée, j’ai perdu de vue les trois personnages du cauchemar. La forêt est un théâtre et nous contemplons notre disparition. Au loin, j’entends le cri du hibou qui  m’emmène au-delà.

La séance est terminée. Je laisse mon fauteuil de théâtre et me retourne. Sophie, celle que j’ai connue il y a dix années sur le parvis de l’Opéra d’Avignon puis trop souvent perdue de vue, semble me dire : «on a fini par se retrouver, car la forêt ne perd jamais les oiseaux qui se reconnaissent à partir du cri d’une danse»…

Pascal Bély – www.festivalier.net

“This is how you will disappear” de Gisèle Vienne au Festival d’Avignon du 8 au 15 juillet 2010.

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EN COURS DE REFORMATAGE FESTIVAL MONTPELLIER DANSE OEUVRES MAJEURES PAS CONTENT Vidéos

Anne Teresa de Keersmaeker ne fête pas les 30 ans de Montpellier Danse.

“C’est une pièce culte”; “A ne pas manquer”; “comment ça, tu ne l’as pas encore vue?”. La pression est forte à la veille de “Rosas Danst Rosas” d’Anne Teresa de Keersmaeker, jouée au Festival Montpellier Danse. Cette pièce, créée en 1983 pour quatre danseuses (dont la chorégraphe) est une oeuvre majeure du répertoire de la danse contemporaine. Car, comme le précise Wikipédia , “certains aspects de cette oeuvre marqueront les bases chorégraphiques des pièces d’Anne Teresa De Keersmaeker notamment quant aux circulations élaborées et l’utilisation du motif de la spirale”.  Vingt-sept après, elle est toujours là, avec trois danseuses de la compagnie.

Je suis au premier rang, métaphore du premier de la classe, bien décidé à passer l’examen avec succès. Mais, au fond de moi, une certitude: le lien avec une oeuvre de danse ne se commande pas. Je sais par expérience que c’est un art qui laisse chez chacun de nous des empreintes, où le spectateur élabore son histoire, loin d’être linéaire. Je pressens aussi que “Rosas Danst Rosas” vient un peu tard dans le lien que j’ai tissé avec Anne Teresa de Keersmaeker . Sa création “the Song, vue à l’automne dernier, résonne encore. Je sais ce soir que je ne suis pas là où le festival Montpellier Danse m’attend. Je sais que je suis ailleurs. 

Pendant plus d’une heure trente, mes émotions sont à distance. Cela ne passe pas alors que l’oeuvre est un chef d’oeuvre. Mais précisément, c’est de là où je la regarde. Je me sens écrasé par ces quatre femmes sublimes. J’observe leur danse comme si j’objectivais tout, à la recherche de ce qui fait “chef d’oeuvre”. Je ne m’en sors pas. Mais Anne Teresa de Keersmaeker n’est pas avec nous. Une intuition. Son visage est souvent fermé comme si elle ne pouvait pas être là. Comme si les 30 ans de Montpellier Danse la statufiaient au moment où elle prépare sa nouvelle création pour le Festival d’Avignon. À mesure que “Rosas Danst Rosas”  avance, le climat est de plus en plus lourd dans la salle. J’entends des soupirs d’exaspération, mon voisin somnole et je ne vois qu’elle. Son visage. Son corps. Je me remémore son répertoire, “The song” vu à Nîmes, “Steve Reich Evening à Cavaillon en avril 2007, deux folies de danse, deux empreintes. Mon premier article sur le blog, c’était pour elle, en 2005. À chaque mouvement du quatuor, je feuillette notre livre d’histoire. 
Ce soir, elle danse mécanique, je les regarde calculateur. Elle paraît souffrir, je n’ai aucune empathie. Elle non plus. Le quatrième et dernier tableau où elles dansent pendant plus de trente minutes quasiment un même mouvement qui se déploie du carré au circulaire, finit par ouvrir une brèche: je referme le livre.
Je commence à bouger.
Pascal Bély– Le Tadorne
“Rosas danst Rosas” d’Anne Teresa de Keersmaeker. Les 25 et 26 juin 2010 au Festival Montpellier Danse.
Crédit photo: Tristram Kenton
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DANSE CULTE LA VIE DU BLOG OEUVRES MAJEURES Vidéos

Le Tadorne a cinq ans : Bel anniversaire.

Trois blogueurs dialoguent suite à la pièce du chorégraphe Jérôme Bel,  « The Show Must go on ».  Jérôme Delatour d’Images de Danse et Guy Degeorges d’Un soir ou un Autre assistèrent à la représentation au Théâtre de la Ville à Paris en mai 2010, Pascal Bély du Tadorne au Théâtre des Salins de Martigues en février 2005. Avec un étrange dénouement pour ce dernier…


Jérôme
Delatour : « The Show Must go on », de Jérôme Bel, est une pièce créée en 2001 que je devais avoir vue et qui, en effet, est importante. On l’associe à la “non-danse”, un hypothétique courant de la danse contemporaine qui fait crier certains. Et encore plus quand la chose est interprétée, comme depuis 2007, par les danseurs du ballet de l’Opéra de Lyon !

Aucune importance.

Pascal Bély : C’était important. Le 4 février 2005, au Théâtre des Salins de Martigues, la salle est clairsemée. Dès les premières minutes du spectacle, la tension est palpable, alors que nous sommes plongés dans le noir, pour une attente interminable. A cette époque-là, je vais au spectacle pour me divertir et je ne saisis pas encore que la danse est un acte politique. Quand au courant de la « non-danse », j’en ignore son existence…

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Jérôme Delatour : Que voit-on ? Sur un plateau nu, 30 jeunes gens en habit de ville, dont seize garçons, debout face à nous, les bras ballants. Quand une chanson survient, ils dansent, quand elle s’arrête ils s’arrêtent. Les chansons se succèdent jusqu’à la fin, à la manière d’un jukebox.
Les spectateurs qui s’en tiennent à ce premier degré de lecture sont évidemment déçus. Ceux qui admettent qu’un spectacle puisse être politique y voient une métaphore ; une métaphore du totalitarisme moderne, du fascisme libéral planétaire. Voilà des individus sans volonté qui obéissent au doigt et à l’oeil. C’est glaçant, parce qu’ils nous ressemblent trait pour trait. Oh ! plus d’uniformes ni de canons, plus de morts ni de larmes ; plus que jamais, l’horreur se joue en coulisses, à l’insu de notre plein gré.


Guy Degeorges : Tu métaphorises, et c’est symptomatique. Tu réagis à ta façon. Tu n’as pas le choix.

Plutot que de manipulation, je parlerai ici de provocation. Dans une logique de performance. Tu interprètes à un niveau politique. D’autres spectateurs du théâtre réagissaient selon leurs moyen propres: à voix haute, en chantant, riant, en écrivant des sms, etc… L’intérêt de cette proposition  est de créer une relation inhabituelle entre spectacles et spectateurs. Comme l’on dit souvent “le spectacle était dans la salle”. Puisque Jérôme Bel prenait le partie de ne pas présenter de danse “dansée”, ni signifiante, que de l’absence d’action ou de la danse pauvre et de refusait de répondre à toutes nos habituelles attentes. Je ne vais pas jouer le rôle du râleur ou du reac de service. Il se passait des choses intéressantes. Une dame chantait très bien. Mais, à la vérité, je me suis ennuyé. Car la situation pouvait paraitre libératrice dans un première mouvement, mais devant au fond manipulatrice et enfermante: nous perdons la possibilité de critiquer car nous sommes devenus partie prenante du spectacle. Il devient impossible de se situer “à l’extérieur” 

Pascal Bély : Oui, pour la première fois, j’étais dedans. Et c’était là le plus extraordinaire. Pour la première fois, un chorégraphe m’interpellait : « tu fais partie du jeu ». Non que je puisse monter sur scène, mais que la danse était une interaction entre le spectateur et le danseur où circule le désir. Quelle découverte ! Je me souviens encore de la salle : des sifflets, des hurlements, des cris de joie. Je  m’enfonçais dans mon fauteuil, intimidé, joyeux, apeuré, ?Pour la première fois, je me sentais exister comme spectateur parce que j’étais TOUCHE et qu’un artiste venait chercher le « ça », le « surmoi » et tout le « tralala ».

Jérôme Delatour : Jérôme Bel se livre à un exercice de manipulation malicieux. Il opère un choix ouvertement tendancieux dans l’immense réservoir des tubes planétaires, les détourne avec ironie. Chaque refrain devient un slogan, une injonction à faire, à être, à rêver, pense à notre place, nous berce, nous tue. La pop héritière de la fanfare militaire, et nous bons petits soldats de la consommation, marionnettes marchant au doigt et à l’oeil, le doigt sur la couture d’un jeans Diesel. Et post musicam, animal triste.

Guy Degeorges  : C’est cet aspect qui est douteux, jusqu’à toucher au procédé. Je cite la feuille de salle (complaisante comme toutes les feuilles de salle) “Le DJ enchaine les rengaines des quinze dernière années qui soudain se répandent en effluves de souvenirs et picotent au coin du coeur” Autrement dit, l’effet “radio nostalgie”?

Pascal Bély : Il fallait ce procédé pour travailler la posture du spectateur. Qui n’a pas dansé sur ces tubes ? Qui n’a pas désiré en écoutant ces ritournelles ? Oui, cela picotait mais au-delà de cette sensation, il y a avait cette question : « que fais-tu là dans cette salle de spectacle ? ». C’est à partir de ce processus, que les spectateurs ont commencés à s’engueler dans la salle. « Mais ce n’est pas de la danse » me lance une femme furieuse ! Et moi, de lui répondre : « mais madame, la danse ce n’est pas que du mouvement ». Je me souviens encore de cette réponse ! Mais où étais-je allé chercher ça ?!

Jérôme Delatour : Evidemment, la musique n’est pas en cause. Ni John Lennon ni Céline Dion, dont le crime essentiel serait la mièvrerie ou le bon sentiment (et la compatibilité totale avec la société mercantile), ne sont des dictateurs en puissance, mais celui qui exploite, organise, systémise, transforme leurs fleurs en pilules et en munitions. Qui est-il ? Où se cache-t-il ? C’est alors seulement qu’on le remarque, tapi dans la fosse d’orchestre. Une espèce d’Ubu de l’ombre qui passe les disques. Nous ne tenons qu’à un disque. Le DJ est un dieu, “Killing me softly with his song“. Dieu est un DJ. A ce point de sa démonstration, Jérôme Bel lâche un peu les danseurs et se met à jouer insidieusement avec les nerfs du public.

Guy Degeorges  : CA faisait un bout de temps qu’il jouait avec les nerfs…dépuis le début.

Jérôme Delatour : Oui, c’est bien de nous dont il s’agit dans cette pièce, au cas où nous ne voudrions pas l’avoir remarqué. Dès le début, histoire de nous conditionner, il nous avait plongés dans le noir en nous distillant des chansons entraînantes ou niaises. Soudain, lumière rouge et Piaf. Puis retour au noir complet avec “The Sounds of Silence” (“Hello, darkness my old friend…“).

Guy Degeorges  : Avoue que les ficelles sont un peu grosses, et les jeux de mots faciles! “let the sun-shine“: et la lumière monte, “Yellow Submarine“: les danseurs disparaissent dans les cintres sous une lumière jaune, tout à l’avenant. On serait plus sévère en écoutant ça sur une scène de café-théâtre. Mais une fois de plus, on se situe hors tout jugement esthétique possible, hors de l’esthétique.   

Pascal Bély : Oui, on est hors de l’esthétique. C’est au niveau du processus que l’on peut lire cette pièce, sinon c’est l’ennui assuré (quoique s’ennuyer est aussi un positionnement défensif). Bel ne vient chercher aucun savoir, mais intranquilise une posture, celle du spectateur, que bien des programmateurs ont confortablement installé dans un fauteuil moelleux. C’était la première fois que le public de Martigues vociférait de la sorte et ses cris étaient un acte politique. Je me souviens avoir fait le lien avec les protestations du public quand, en 2003 en Avignon, il n’avait pas eu ce qu’il voulait.

Jérôme Delatour : Et rebelote. Chanson. Lumière. Silence. Noir. Chanson. Silence. Lumière. Ces méthodes ne vous rappellent rien ? Le public est électrique, désarçonné. Il voudrait maîtriser la chose, mais il est pris au piège. Alors ça trépigne, ça crie des bêtises, ça pianote sur les portables, ça prend des photos… Le premier qui publie sur Facebook a un prix !

Guy Degeorges  : Je l’ai fait, je l’ai fait! J’ai posté 50 commentaire sur facebook en direct et qu’ai je gagné? Rien du tout. A part avoir faire rire Pascal peut-être. Et ça m’occupait les doigts. Cette tentative pour me situer hors du jeu et inventer une nouvelle réaction était vouée à l’échec. J’étais manipulé; Dans ce contexte, tout comportement inhabituel devient légitime, récupéré, partie intégrante du système spectaculaire. Sur le coup cela m’irrite; mon premier réflexe est de dire “on m’a déjà fait le coup” du non-spectacle. J’ai eu la même réaction face à certaines propositions performatives (cf. les gens d’Uterpan). Sans que cela n’explique les raisons de mon irritation car je peux réagir favorablement à la répétition d’autres procédés spectaculaires…  

Pascal Bély : En 2005, il n’y avait pas de Smartphone…

Guy Degeorges : En refléchissant à ta réaction, lorsque que tu étais un “jeune” spectateur, cela n’implique-t-il pas que cette proposition n’a d’intérêt que pour un public relativement vierge, habitué à des codes de représentation plus conventionnel? Pourrais tu revoir cette piece?

Pascal Bély : Encore aujourd’hui, en écrivant sur ce « show », l’émotion me submerge car c’est mon acte de naissance de « spect’acteur ». La revoir, serait de vivre un « dedans-dehors » jubilatoire.

Jérôme Delatour : Ca reprend les refrains en coeur, ça sa dandine un peu, ça agite son portable à défaut de briquet (jamais vu autant de portables allumés), histoire de ne pas perdre la face.

L’apprenti tortionnaire poursuit ses expérimentations. Que se passe-t-il si chacun emporte sa musique avec soi, casque aux oreilles ? Jérôme Bel a prévu le coup. Hé bien il ne se passe rien de plus.

Guy Degeorges  : Non il ne se passe jamais sur scène- c’est fait exprès, c’est le concept. Il se passe des choses dans le système salle-scène.

Jérôme Delatour : Les individus ne sont pas libérés, juste isolés, en prise directe avec des pensées préfabriquées, emmurés dans le paradis artificiel des égos hypertrophiés. “Should I stay or should I go? » “I’m bad“. “Je ne suis pas un héro“. “J’adore“. “I’m gonna live forever“. “I’ve got the power“.
Entretemps, le DJ aura dansé lui aussi. Finalement, ce n’était qu’un sous-fifre. Mais alors, qui est le grand manipulateur ? Allons allons, nous nageons en pleine théorie du complot. Nous ne sommes manipulés que parce que nous le voulons bien. The Show must go on, sinon il nous faudrait regarder la réalité en face, avoir du courage, la volonté d’être et de faire quelque chose.
Et si on essayait ? Ne serait-il pas grand temps de nous secouer, plutôt que de bouger notre anatomie ? 

Guy Degeorges  : You’ve got to move it, move it? C’est le mot de la fin, façon dessin animé ?

Pascal Bély : « You’ve got to move it, move it ». En quittant le théâtre, je chante points serrés. « Mais pourquoi vas-tu au spectacle ? Pourquoi gueulaient-ils ? Je suis un spectateur. Je suis un spectateur »
. Emancipé ? Le 22 mai 2005, je créais le Tadorne.

Jérôme Bel, sans rien savoir de mon histoire, fut le premier chorégraphe à mettre le lien du blog sur son site.

Guy Degeorges, Jérôme Delatour, Pascal Bély.